Esther Duflo, « Prix Nobel » d’économie : faut-il s’en réjouir ? (spoiler : oui, mais c’est plus compliqué)

Esther Duflo, « Prix Nobel » d’économie : faut-il s’en réjouir ? (spoiler : oui, mais c’est plus compliqué)

Par Guillaume Allègre

Le « Prix Nobel » d’économie 2019 a été décerné à Abhijit Barnajee, Esther Duflo et Michael Kremer pour « leur approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté globale », selon les mots de l’Académie des sciences. En ce qui concerne Esther Duflo, il y a de quoi se réjouir d’un point de vue démographique… dans le désordre : c’est une femme (seulement la deuxième à recevoir ce prix), elle est française (seulement la quatrième depuis 1969), et, à 46 ans, elle est la plus jeune récipiendaire du prix. Sur le fond, on peut aussi se réjouir du fait que le prix soit attribué pour des travaux empiriques  – alors que l’économie universitaire a longtemps été en proie à une formalisation excessive- qui portent sur un objet primordial : la pauvreté mondiale. Notons que le Prix Nobel consacre ainsi une certaine école française d’économie des inégalités : bien qu’elle ait fait sa thèse au MIT et qu’elle y enseigne aujourd’hui, elle a obtenu son DEA au Delta, ancêtre de l’Ecole d’économie de Paris où elle a pu croiser Thomas Piketty, Emmanuel Saez (tous deux donnés gagnants d’un futur Prix Nobel), François Bourguignon et plus récemment Gabriel Zucman. Cette école française se caractérise à la fois par son intérêt pour les inégalités et par une approche résolument empirique de l’économie, certains diront à tort « a-théorique ».

Quelle est l’efficacité de l’aide au développement ? Quel type de projet faut-il financer ? Pour répondre à ces questions, Duflo et ses co-auteurs ont popularisé les expériences de terrain contrôlées en économie du développement. Ces expériences permettent de répondre à des questions comme « Faut-il donner des moustiquaires ou les vendre à bas prix ? », « Faut-il ajouter des ordinateurs dans les salles de classe ? », « Quel est l’impact d’un leadership féminin sur les décisions publiques ? », « Quel est l’impact d’un programme d’incitation financière sur l’absentéisme des enseignants ? ». Pour y répondre, les économistes expérimentateurs construisent deux groupes tirés au sort et soumettent à un groupe (le groupe témoin) une politique publique sans la soumettre à l’autre (le groupe de contrôle). Puisque les groupes témoin et de contrôle sont tirés au sort, ils partagent les mêmes caractéristiques. On peut alors déduire des différences de comportement entre les deux groupes dus à l’impact causal de la politique testée : c’est la politique publique auquel est soumis le groupe témoin qui est la cause de la différence de comportement entre les deux groupes. Si les enseignants dans le groupe témoin ont un absentéisme moins important, c’est du fait de l’incitation financière car celle-ci est la seule différence entre les deux groupes (ce qui n’est pas le cas lorsque les groupes ne sont pas tirés au sort). Cette méthode est inspirée de la médecine où les médicaments sont testés contre un placebo. Bien appliquée, elle permet de distinguer corrélation et causalité.

Pourtant, l’approche du développement de Duflo et de ses co-auteurs a été critiquée, notamment par d’anciens Prix Nobel, Angus Deaton (Prix Nobel 2015 pour son « analyse de la consommation, de la pauvreté et du bien-être ») en tête. De fait, les expériences randomisées ne peuvent mesurer que l’impact de court-terme au niveau local de micro-interventions. Ceci pose deux problèmes. Premièrement, dans quelle mesure les leçons de l’expérience peuvent-elles être généralisées ? Donner une incitation financière aux enseignants pourrait être efficace dans une région en Inde, mais pas dans une autre région d’Inde, et pas non plus au Kenya ou en Namibie, où le rapport à l’argent n’est pas le même. Une solution serait alors évidemment de multiplier les expérimentations. Plus grave, une politique publique peut être efficace tant qu’elle est expérimentale, mais pas quand elle est généralisée et durable dans le temps. Elle peut n’être efficace qu’à courte durée, hors l’expérimentation est par nature provisoire. Elle peut avoir un effet différent selon le nombre de personnes soumises à l’expérimentation. Deuxième problème, comme le souligne ces quinze économistes dont 3 Prix Nobel, l’expérimentation contrôlée met l’accent sur des micro-interventions et délaisse les aspects macroéconomiques, politiques et institutionnels, potentiellement plus importants. La Chine n’a pas multiplié les expériences contrôlées pour parvenir à extraire plus de 700 millions d’individus de l’extrême pauvreté.

En fait, ce ne sont pas les expériences contrôlées qui posent problème mais un certain fondamentalisme : il ne faut surtout pas conditionner une réforme à son expérimentation préalable. Après tout, la France n’a pas expérimenté l’instruction obligatoire jusqu’à 16 ans, l’assurance chômage ou la retraite par répartition. De même, il ne faut pas conditionner l’aide au développement à des expériences contrôlées réussies. Il faut ainsi faire attention à l’effet lampadaire : ne cherchons pas les solutions qu’à un seul endroit au prétexte que c’est le mieux éclairé.

Donc, oui, il faut se réjouir du Prix Nobel attribué à Barnajee, Duflo et Kremer : il est amplement mérité, ne serait-ce que parce qu’ils ont grandement impacté la recherche en économie en général et l’économie du développement en particulier. Mais ne réduisons pas l’économie à une science expérimentale, comparable à la médecine.


Guillaume Allègre est économiste à Sciences Po. Ses thématiques de recherche sont la fiscalité, la protection sociale, la pauvreté et les inégalités. Il a notamment codirigé le livre Pour ou contre le revenu universel. 

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