L’explosion des droits du football et l’économie winner-take most

L’explosion des droits du football et l’économie winner-take most

Par Guillaume Allègre 

L’UEFA vient d’attribuer les droits de la Ligue des champions pour la période 2021-2024 à Canal+ et BeIn Sports qui paieront au total 375 millions contre 315 millions pour la période précédente (2018-2021). Surtout, entre 2009 et 2012, Canal+ et TF1 payaient 60 millions d’euros par an, soit une multiplication des droits par 5 entre 2009 et 2018. Les droits pour la Ligue 1 sont aujourd’hui de 1,15 milliard d’euros (2020-2024) contre 375 millions d’euros pour la saison 2004-2005 et 122 millions en 1998-1999 (voir graphique), soit une multiplication par 10 en 20 ans. Comment expliquer cette explosion des droits ?

Evolution du montant des droits TV (L1+L2) par saison en France de 1998 à 2024 (en millions d’euros). Source: Maxifoot

 

L’explication est en fait simple : une explosion a entrainé une autre explosion.

L’explosion initiale est celle des canaux de diffusion : aujourd’hui, avec internet, il y a un nombre infini de canaux de diffusion. Lorsque Canal+ diffuse son premier match de football, le 9 novembre 1984, il n’y avait que trois chaines gratuites (TF1, Antenne 2 et FR3) et une chaîne payante. Canal+ était en situation de monopole sur les chaînes payantes. Ce monopole bénéficiait évidemment à Canal+. D’une certaine façon, les téléspectateurs en bénéficiaient également. En effet, un match des clubs français de Ligue des champions a longtemps été diffusé gratuitement sur TF1 et le coût de l’abonnement à Canal+ était relativement faible (le prix initial de l’abonnement était de 120 Francs, soit 18,3 euros pour le football et le cinéma). Entre les chaînes gratuites et Canal+, on pouvait regarder le football et les meilleurs films et séries du monde entier. En 1997, TPS est venu concurrencé Canal+. A l’époque, il fallait non plus un abonnement mais deux pour voir l’intégralité du football. Les téléspectateurs ne voulant ou ne pouvant pas s’offrir les deux abonnements y ont perdu. Ceux qui pouvaient se les offrir ont vu le coût augmenter mais également la quantité de programmes puisque le nombre de canaux disponibles pour les diffuser a augmenté.

La même chose se produit aujourd’hui avec internet. Le nombre de canaux de diffusion est aujourd’hui potentiellement infini et il faudra l’année prochaine trois abonnements pour regarder tout le football : Canal+, BeIn sport et Mediapro, l’entreprise qui a acquis les droits de la Ligue 1 et qui compte commercialiser sa chaîne 25 euros mensuel. En contrepartie, les personnes abonnées à toutes ces chaînes peuvent regarder l’intégralité des matchs de Ligue des champions (y compris les clubs étrangers) ainsi que les compétitions nationale étrangères. Les droits de la Premier League en France ont également explosé. Les clubs anglais, qui peuvent aujourd’hui vendre leurs droits dans le monde entier, sont devenus très riches. Ceci pose un problème pour l’intérêt de la Ligue des champitons, la dernière finale ayant vu deux clubs anglais s’affronter (Tottenham et Liverpool). Même chose pour l’intérêt du championnat français : le PSG écrase la compétition. Le PSG ne joue d’ailleurs pas la même compétition que ses adversaires de Ligue 1 : il a une stature internationale et peut vendre dans le monde entier l’image de Neymar et Mbappe, qu’il a acquis pour des sommes astronomiques. D’une certaine façon, les téléspectateurs payent plus cher pour regarder des compétitions qui ont moins d’intérêt.

Qui sont les gagnants et les perdants de ce jeu ? Ce ne sont pas la plupart des clubs de football. En effet, les clubs sont en compétition entre eux pour attirer les footballeurs : cet environnement concurrentiel fait qu’ils ne font pas de profit. Ils peuvent même faire de lourdes pertes. De même les diffuseurs ne font pas de surprofit parce qu’ils sont piégés par le système d’enchère : chaque diffuseur a intérêt à rogner sur sa marge pour acquérir les droits car sans les droits, leur survie est en jeu. Les grands gagnants sont en fait les footballeurs et, parmi les footballeurs, les footballeurs superstars (et leurs agents) : il existe beaucoup de clubs qui peuvent s’acheter les superstars mais chaque superstar est unique (il n’y a qu’un Neymar et qu’un Mbappé). On dit que c’est une économie de superstar ou de winner-take-most : selon le site Transfermarkt, la valeur de marché de Mbappé, le joueur star du PSG, est de 200 millions d’euros. Celle de Meunier qui joue régulièrement arrière droit dans le même club est de 30 millions d’euros, celle de Choupo-Moting, attaquant remplaçant ayant joué quelques matchs est de 5 millions d’euros ; celle de Innocent, quatrième gardien, de 150 000 euros, plus de 1 000 fois moins que Mbappé !

A chaque statut, il y a un ordre de grandeur de différence. Preuve que le Paris Saint Germain ne joue pas dans la même ligue que les autres clubs de Ligue 1, la valeur marchande de tous ses joueurs est de 1 milliard d’euros alors que celle de Lyon, son principal concurrent, est de 370 millions et celle de Brest, autre club de ligue 1 de 40 millions. On a bien également ici affaire à une économie de superstars. Le gagnant en France est le Qatar, qui n’est d’ailleurs pas là pour l’argent mais pour son image de marque. Rappelons qu’un nombre important « d’esclaves népalais » sont morts au Qatar sur les chantiers de construction de stades pour la Coupe du monde 2022, ce qui donne une idée de la dureté du régime et des inégalités qui y règnent, sans que la communauté internationale s’en émeuve outre mesure. D’ailleurs la Coupe du monde n’a pas été déplacée. Il faut dire qu’il y a des soupçons de corruption de nombreux dirigeants de la FIFA, autres gagnants du nouvel ordre footballistique.

Que retenir de cela ? Les gagnants et les perdants du progrès technique, ici sous forme d’explosion des canaux de diffusion liés à l’apparition du satellite puis d’internet, dépend du degré de concurrence à tous les niveaux (ici entre diffuseurs, clubs, et footballeurs). La concurrence est faible entre les footballeurs superstars alors qu’elle est forte entre clubs et diffuseurs. Les footballeurs superstars arrivent ainsi à bénéficier de l’explosion des droits. Ils bénéficient d’une forme de rente de situation gonflée par la technologie. Surtout, la concurrence et le progrès technique ne se font pas nécessairement au profit du consommateur, ou en tout cas de tous les consommateurs. Evidemment, ceci ne veut pas dire qu’il faut arrêter le progrès technique. C’est la question de la politique de la concurrence qui se pose : elle ne peut pas s’arrêter à « il faut plus de concurrence » ! Une question qui se pose est celle du plafonnement du salaire des footballeurs, à l’instar de ce qui se fait en NBA. Comme la concurrence est forte entre clubs et diffuseurs, celui-ci devrait se faire à l’avantage des téléspectateurs. Autant rajouter ici que le plafonnement de leur salaire ne réduira ni les efforts ni le talent des footballeurs.

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