Agriculture : le Maroc cultive l’avenir

Agriculture : le Maroc cultive l’avenir

Par Driss Debbagh, Avocat au barreau de Casablanca

Conscient de sa situation géographique faisant de lui un pôle d’attractivité pouvant rayonner autour de la Méditerranée et un modèle pour le continent africain, le Maroc a compris que l’Agriculture ne sert pas qu’à nourrir la population mais à produire des devises.

Dix ans après avoir lancé le programme Maroc Bleu de pisciculture[1] et le programme Maroc Vert d’agriculture, le Royaume désire relever le triple défi d’une agriculture plus durable, plus avancée technologiquement et pourvoyeuse d’emplois.

Changement de cap et bio-business

Malgré sa mise en ballotage avant le dernier remaniement ministériel d’octobre 2019, Aziz Akhannouch a été boulonné par le Roi Mohammed VI au sein de l’exécutif et rempile au ministère de l’agriculture, la pêche maritime, du développement durable et des eaux et forêts, poste qu’il occupe depuis 2007. Le maintien de ce grand manitou des hydrocarbures à la tête de ce maroquin doté d’un budget de près de 2 milliards d’euros annuels s’explique par la confiance royale et la volonté du souverain de laisser ce fils d’entrepreneur berbère mener à terme les projets chapeautés par lui depuis 2008.

Plan Maroc Vert en 2008, Programme Halieutis en 2009, Stratégie Nationale de Développement Durable en 2017, le Super[2] Ministre multiplie les réformes et diversifie les mesures pour faire de l’agriculture un secteur compétitif devant atteindre un taux de croissance annuelle de 3.8% en 2020 selon la Banque Européenne pour la Restructuration et le Développement (BRED).

La mission confiée à cet homme, devenu Homme d’Etat, n’est pas seulement économique. La ratification par le Parlement de Strasbourg des accords de pêche[3] et d’agriculture avec l’Union Européenne en incluant les Sahraouis des provinces du Sud est une grande bataille remportée par Rabat. Le Royaume a également à défendre ses intérêts dans la région au sein de la Commission Ministérielle sur la Coopération Halieutique entre les Etats Africains de l’Océan Atlantique (COMHAFAT) et désire à intégrer la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), un espace de plus de 300 millions d’habitants et d’une superficie de 6 millions de kilomètres.

Sur le plan national, les objectifs du plan Maroc Vert sont multiples : doubler le PIB agricole entre 2008 – 2020 mais aussi garantir la sécurité alimentaire et l’autosuffisance en fruits et légumes. Les exportations agricoles sont passées de 1.5 à 3.5 milliards d’euros et les investissements ont atteint 10 milliards d’euros. Cette réorientation du secteur attire essentiellement les capitaux étrangers. Cependant, ce changement de cap ne peut se faire sans une mise à niveau de l’arsenal juridique. La loi relative à la production biologique a été promulguée et, depuis septembre 2018, le Maroc dispose de son propre label bio. La prochaine étape consiste à faire reconnaitre le Label Bio Marocain par l’Union Européen, première zone d’exportation du pays.

L’agriculture biologique n’est exploitée que sur quelques 9500 ha même si la production a atteint 94.500 Tonnes en 2018, avec une hausse de 16% par rapport à 2017 selon les estimations de la Fédération Interprofessionnelle du Bio au Maroc (FAMABIO).

Pour aider à sortir le Bio de la niche, le Salon International de l’Agriculture au Maroc (SIAM), lors de son édition de 2019, a consacré pour la première fois un espace réservé au bio. Les grandes surfaces, et notamment le leader Marjane relevant de la holding royale Al Mada, commencent également à réserver des espaces dédiés au bio pour démocratiser ce commerce et ‘’offrir aux producteurs Bio un accès au marché tout en restant au prix de la grande distribution’’ selon M. Charif Guessous, Secrétaire Général de la FAMABIO.

Le ministère de tutelle a prévu un budget de formation pour sensibiliser les agriculteurs à la filière Bio et faciliter leur conversion à travers la création de fermes pilotes dans chaque région. Selon M. Abdelhamid Aboulkacem, président de la FAMABIO, l’idée est de créer dans chaque agglomération 3 à 5 petites fermes Bio qui bénéficient de contrôle de la qualité et du processus de la production.

La mise en place du Bio made in Morocco nécessite de certifier des terres, former les agriculteurs, importer des semences Bio, surveiller les intrants, mieux commercialiser la production et organiser le marché. La difficile équation à résoudre reste d’adapter le pouvoir d’achat du consommateur à la rémunération de l’effort fourni pour une production Bio garantissant le respect de l’animal et de la nature.

Le Maroc se veut aussi donneur d’exemple en organisant en 2021 la 5ème Conférence Africaine sur l’Agriculture Biologique et probablement aussi en 2023, le 21ème Congrès Mondial de l’Agriculture Biologique.

Change to the Top

L’adoption de bonnes pratiques agricoles passe impérativement par la digitalisation de solutions dédiées aux agriculteurs qui devraient sans doute aider à améliorer le rendement. Selon une étude Agrinautes, les agriculteurs français équipés d’un objet connecté est en évolution constante passant de 32% en 2016 à 40% en 2018.x

L’Office Chérifien des Phosphates (OCP), leader mondial du Phosphate et grande entreprise nationale, a conclu un partenariat avec le groupe Invivo pour le co-développement de solutions digitales dans le domaine agricole. A travers ce relais de croissance, l’OCP innove pour une agriculture durable via la promotion de bonnes pratiques au niveau national mais aussi pour diffuser ces solutions dans les marchés cibles en travaillant avec plus de 160 clients étrangers explique M. Marouane Ameziane, Directeur Exécutif Stratégie et Corporate Développement au sein du Groupe OCP.

La nouvelle génération d’agriculteurs devrait avoir la main dans la terre et les yeux rivés sur un écran. En 2016, lors du Salon de l’Agriculture de Paris, 5 start-up créent la Ferme Digitale. La tendance s’accentue au-delà de l’Hexagone et le Maroc cherche de son côté à créer des synergies pour exploiter ces solutions utiles afin de simplifier la vie des exploitants agricoles, améliorer les performances ou encore réduire l’utilisation des pesticides et des engrais.

Dans cette même optique, Maroc Télécom, premier opérateur téléphonique au Maroc, a aussi présenté en avant-première lors du SIAM, le nouveau concept de la serre intelligente. Cette solution permet de collecter et analyser en temps réel les indicateurs bioclimatiques de la serre, l’agriculteur pourra assurer à distance la manutention en ajustant automatiquement les paramètres de gestion (irrigation, taux d’humidité éclairage, ajout de fertilisation dans le sol).

Connectés, big data, logiciels devront faire désormais partie du quotidien de l’agriculteur du 21ème siècle pour espérer remporter le défi de produire plus et mieux avec moins[4].

Le secteur agricole a connu certes un doublement du PIB depuis l’accession au Trône du Roi Mohammed VI en 1999, mais les voyants ne sont pas encore au vert. Des clignotants restent allumés, notamment la crise sociale de ceux qui ont le sentiment d’être laissés pour compte et qui se concentrent essentiellement dans le monde rural.

Le pays fait face à de multiples disparités : croissance à deux vitesses, plus du ¼ de la population active est au chômage, l’accès inégalitaire à un système éducatif de qualité, aux soins ou encore aux infrastructures.

Face à ce sentiment de déclassement, le Roi a explicitement appelé au développement d’une croissance rurale plus inclusive pour voir émerger une classe moyenne agricole. Le Souverain Chérifien a aussi retiré le tapis des pieds du Chef de Gouvernement et a confié à son puissant ministre de l’agriculture la gestion du fonds pour le développement rural et, avec l’implication du ministère de l’intérieur, le processus d’accès à la propriété foncière des terres situées dans les zones irrigables[5].

Fixer un seuil de revenu pour la classe rurale moyenne et la reconversion de cultures de céréales en arbres fruitiers ne suffiraient pas. Le gouvernement islamiste du PJD[6] se doit d’accélérer la croissance économique pour pouvoir lutter contre la croissance du populisme et la pauvreté surtout en milieu rural qui regroupe plus de la moitié de la population et engendre de facto une immigration déchainée vers les villes.

Driss Debbagh, Avocat au barreau de Casablanca

[1] La pisciculture est l’élevage de poissons, en eaux douces, saumâtres ou salées. C’est une branche de l’aquaculture.

[2] Chef du Parti du Rassemblement National des Indépendants –Parti fondé par le Palais en 1977- et probable futur Chef de Gouvernement en 2021.

[3] Le Maroc exploite des milliers de kilomètres de côtes poissonneuses.

[4] Selon la FAO, en 2050, l’agriculture mondiale devrait nourrir 9,7 milliards de personnes.

[5] Transformation de la propriété dans l’indivision des terres collectives en propriétés individuelles au profit des ayants droit.

[6] Parti de la Justice et du Développement

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