Guinée : Alpha Condé à l’assaut de la Constitution (et d’un 3e mandat)

Guinée : Alpha Condé à l’assaut de la Constitution (et d’un 3e mandat)

Année électorale oblige, l’agenda politique africain est en pleine effervescence en 2020, avec ses traditionnelles manœuvres pas toujours avouables. En Guinée, le président Alpha Condé n’est pas le dernier à s’activer en coulisse, quitte à jouer à cache-cache avec la démocratie…

L’année 2020 sera marquée par une vague d’élections législatives et présidentielles en Afrique de l’ouest. À l’image de la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso, du Togo, du Ghana et du Niger, les tensions semblent monter d’un cran en Guinée, où les deux scrutins sont prévus la même année. Dans la République de près de 12 millions d’habitants, l’organisation d’élections législatives, prévues le 1er mars prochain, tient toutefois presque du miracle. Initialement prévue en septembre 2018, elle a été reportée à maintes reprises malgré l’expiration du mandat des députés le 12 janvier 2019.

Mais à l’approche de l’élection présidentielle, fixée au 31 octobre 2020, le président Alpha Condé est enfin sorti de sa torpeur. À bientôt 82 ans, le deuxième chef d’État le plus âgé d’Afrique après le Camerounais Paul Biya (87 ans) semble décidé à faire de ces législatives un tremplin vers un nouveau mandat, selon l’opposition. Et qu’importe son réveil tardif : ces élections doivent avoir lieu coûte que coûte, même s’il faut bousculer les règles du calendrier. Dans une tribune publiée par Le Point, Cellou Dalein Diallo, ex-premier ministre et chef de l’opposition guinéenne, dénonce en effet un « hold-up électoral », une « discrimination flagrante » vis-à-vis de l’opposition ainsi que de « nombreuses anomalies statistiques ».

Le boycott des élections semble inévitable

« Au lieu des trois mois prévus par le Code électoral pour la révision des listes, le président de la CENI impose un délai de 25 jours, nettement insuffisant pour cette révision extraordinaire par son ampleur, accuse-t-il. […] Dans les fiefs du pouvoir, les règles et les procédures édictées ont été régulièrement violées pour faciliter l’enrôlement des électeurs, et hélas, de nombreux mineurs. À l’inverse, dans les fiefs de l’opposition, de nombreux citoyens jouissant pleinement de leur droit de vote en Guinée et à l’étranger continuent d’être arbitrairement exclus du fichier, donc des élections. »

Le principal rival d’Alphé Condé pointe du doigt les calculs de la CENI, soupçonnée d’être au service du pouvoir. La Commission électorale nationale indépendante aurait en effet recensé 8,3 millions d’électeurs sur 12,2 millions de Guinéens, alors même que près d’un million d’expatriés vivant au Sénégal n’ont pas été comptabilisés. « Notre corps électoral représenterait aujourd’hui 68 % de la population, alors que ce ratio n’atteint nulle part 42 % dans toute la région. »

En matière de calcul, Cellou Dalein Diallo dénonce également les méthodes de Salif Kébé, président de la CENI, visant à favoriser l’agenda présidentiel. « Il a défendu un chronogramme illégal et irréaliste, en fixant, en dehors du délai légal, la date de dépôt des candidatures pour les législatives. Au regard de la loi, tous les candidats à cette élection sont forclos. » De quoi, selon le responsable politique, justifier « le refus de l’opposition de participer à la mascarade électorale annoncée ».

Condé tentera-t-il le diable d’un troisième mandat ?

Pour Cellou Dalein Diallo, la raison derrière cette subite précipitation à organiser les législatives est limpide : remporter les deux tiers des sièges à l’Assemblée afin de « légitimer à l’avance la victoire du oui au referendum sur la nouvelle Constitution, elle-même devant permettre à Alpha Condé de briguer un troisième mandat,illégal au terme de son second et dernier mandat ». Le président guinéen tenterait en effet, à travers son projet de reforme de la Constitution, de se ménager légalement la possibilité de briguer un nouveau mandat.

Une pratique hélas courante à l’approche d’élections présidentielles en Afrique, mais qui dernièrement s’est plutôt retournée contre ses auteurs. En 2013, Robert Mugabe avait ainsi réussi ce forcing législatif pour pouvoir régner sur le Zimbabwe jusqu’à potentiellement 99 ans. Il a toutefois sérieusement déchanté quatre ans plus tard lorsqu’il a dû démissionner face à la grogne populaire. Plus récemment, c’est Joseph Kabila qui avait envisagé en 2016 de rester aux affaires en faisant sauter la limite des deux mandats présidentiels en RDC. Là aussi, mal lui en a pris : le pays a plongé dans une violente crise politique qui a débouché sur l’élection de l’opposant Félix Tshisekedi en janvier 2019.

Condé et Poutine : une amitié opportuniste

Alors, pour négocier ce « virage démocratique » en douceur, Alpha Condé est allé consulter un expert de la prestidigitation politique : Vladimir Poutine, lui-même. À la tête de la Russie depuis plus de 20 ans, l’autocrate russe n’a eu à changer aucune loi pour contourner la limite d’un mandat renouvelable une seule fois consécutivement. Après ses deux premiers mandats, il s’est fait élire président du gouvernement pour quatre ans avant de revenir au Kremlin en 2012 et de se faire réélire en 2018.

À Sotchi, où les deux chefs d’État se sont rencontrés en octobre 2019 dans le cadre du Sommet Russie-Afrique, Alpha Condé a demandé à s’entretenir en tête-à-tête avec son homologue russe, révèle Confidentiel Afrique. Mais l’objet des tractations entre les deux hommes ne faisait guère mystère. Tandis que l’un cherchait une protection pour calmer le climat de protestation qui pourrait encore s’aggraver en cas de troisième mandat, l’autre voyait une opportunité d’asseoir son emprise sur une région d’Afrique riche en minerais, et notamment en bauxite.

En janvier 2019, lors de la cérémonie de présentation des vœux au président guinéen, Alexendre Bregadzé, alors ambassadeur russe à Conakry, avait même suggéré « une modification de la Constitution », qui pourrait de fait ouvrir à la voie à un troisième mandat pour Alpha Condé. De son côté, l’opposition voit dans cette manœuvre une atteinte à l’Etat de droit en Guinée. Souleymane Thiâ’nguel Bah, conseiller en communication de Cellou Dalein Diallo, parle d’un « projet suicidaire dans lequel s’est engagé le président de la République. Un projet qui ne passe pas et qui ne passera pas ».

 

 

 

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