Cygne noir : ce drôle d’oiseau qui menace l’économie mondiale

Cygne noir : ce drôle d’oiseau qui menace l’économie mondiale

Depuis que le coronavirus menace de faire basculer la planète dans la récession, une expression revient souvent sous la plume des commentateurs : celle de cygne noir. Mais quel est ce mystérieux volatile qui plane au-dessus du paysage économique ?

L’épidémie de COVID-19 qui met les sociétés sens dessus dessous est décidément une histoire d’animaux. Après la chauve-souris et le pangolin, accusés d’avoir transmis le virus à l’homme, voilà qu’un oiseau de mauvais augure s’invite dans les colonnes des journaux et sur les plateaux de télévision.

L’expression cygne noir a fait son apparition dans le champ économique en 2007, via un essai du même titre signé par l’auteur américano-libanais Nassim Nicholas Taleb. Elle renvoie à la fin du 17e siècle, prémices du capitalisme et période faste pour le naturalisme. Les savants européens de l’époque étaient persuadés que tous les cygnes étaient blancs et que cela ne pourrait jamais en être autrement. Jusqu’à ce que des explorateurs dénichent un spécimen de couleur noire lors d’un voyage en Australie. Une croyance supposée immuable venait de s’effondrer devant le surgissement d’un événement imprévu.

Un best-seller aux thèses entrées dans le commentaire économique

Taleb, un touche-à-tout génial, à la fois psychologue, épistémologue et mathématicien (entre autres choses), ancien trader devenu manitou de Wall Street, a repris cette anecdote pour en faire une métaphore applicable à tous les domaines de la société, à commencer par la finance. Vendu à plus de 3 millions d’exemplaires, traduit en une trentaine de langues, son essai (sous-titré en français : La puissance de l’imprévisible) a fait florès au point d’imposer son concept phare dans le débat économique.

Un thème traverse l’oeuvre de Taleb, c’est celui du hasard. A l’origine, l’essayiste se proposait de répondre à cette question pratique qui hante les spécialistes des marchés : comment prendre des décisions dans l’incertitude ? Car l’incertitude est là, et malgré tous les modèles sophistiqués construits pour rester dans les clous de la rationalité, elle peut surgir à tout moment et balayer l’édifice. Parmi ces événements, l’auteur cite le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la chute de l’URSS, l’invention de l’ordinateur, puis d’Internet. Et bien sûr, les attentats du 11 septembre, aux conséquences encore vivaces au moment où il rédigeait son essai.

Le COVID-19 appartient-il à cette catégorie ? L’apparition d’un virus capable de faire plonger les marchés et de mettre à l’arrêt l’économie mondiale n’était certes pas le scénario privilégié par les analystes. Comme déclencheur d’une crise d’amplitude comparable à celle de 2008, ceux-ci tablaient plutôt sur un éclatement de la bulle immobilière ou de la dette souveraine, voire sur une escalade de la guerre commerciale Chine-Etats Unis.

Trop tôt pour qualifier l’épidémie de cygne noir

Mais la possibilité qu’éclate une pandémie aux conséquences redoutables fait partie de l’arsenal des prospectivistes débutants depuis belle lurette. Sans parler de l’imaginaire populaire, travaillé par des histoires d’effondrement liés à des virus assassins. Rien d’imprévisible, donc, dans le scénario qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux dans une version pour l’instant assez soft (même Stephen King l’a dit à ses followers paniqués : rien à voir avec Le Fléau). En outre, il va falloir attendre encore un peu avant de connaitre l’effet du virus sur la marche du monde. Bref, c’est seulement une fois qu’on aura mesuré ses conséquences qu’on pourra dire si l’épidémie qui démarre peut revendiquer le titre de cygne noir.

Le risque, à présent que l’expression est entrée dans les moeurs journalistiques, n’est-il pas de voir des cygnes noirs un peu partout ? Aujourd’hui, si la plupart des pays touchés n’ont fait qu’entrevoir le pire sur le plan sanitaire, des scénarios de sortie de crise se dessinent. La plupart des économistes continuent de tabler sur un trou d’air passager. Certains disent qu’on en fait trop. A mesure que les gouvernements adoptent des mesures draconiennes, c’est une critique qui revient dans la bouche des coronarosceptiques. En voulant sauver le patient, disent-ils, on risque de tuer l’économie.

Le film Black Swan, variation hitchcockienne autour du Lac des Cygnes, mettait en scène une danseuse étoile qui, à force de se laisser aller à la paranoïa, finissait par prendre une série de décisions destructrices et finalement suicidaires. Espérons que ce présage-là reste de l’ordre du spectacle.

Eric Fougerolles est un journaliste spécialisé dans le domaine de l’économie et de l’Europe. Diplômé de Sciences Po et en Droit communautaire, il travaille depuis une quinzaine d’années pour divers médias européens. Il est rédacteur pour Confluences.

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