Les révolutions géopolitiques de l’art contemporain

Les révolutions géopolitiques de l’art contemporain

 Le XXe siècle a été le siècle de l’instrumentalisation politique du pouvoir des intellectuels et des artistes concepteurs d’utopies.  Certaines de leurs théories fabuleuses y ont connu à la fois leur avènement et leur mort, ainsi celles du communisme soviétique et chinois. Cependant, d’autres utopies exerçant dans un champ plus limité ont perduré au-delà et existent encore, telles que la valeur financière sans rigoureuse contrepartie et l’art unique international.

L’art unique, contemporain, international

La première « avant-garde » totale a été conçue et imposée par Staline en 1934. La deuxième voit le jour en 1960, et est en fait une élaboration stratégique des agents d’influence américains, arme symétrique au Réalisme socialiste.

L’Amérique, en 1947, comprend qu’elle ne gagnera pas une guerre mondiale encore en cours, si elle ne réplique pas à l’agression ennemie par une guerre impliquant l’art et les idées. Il s’agit de séduire intellectuels et artistes du monde entier pour les attirer dans leur camp.  Que faire pour exister face à un art « d’avant-garde »,  révolutionnaire, engagé, magnifiant  « l’Homme nouveau » ? La première tentative, « l’Expressionnisme abstrait » comme modernité américaine indépassable, échoue. Pour l’Europe, vieille et vaincue certes, mais néanmoins bouillonnante d’art, abstraction et expressionnisme existaient déjà avant 1914, tant à Moscou qu’à Paris !

Au tournant des années 60, les agents d’influence mettent en place un second stratagème afin de déclasser à la fois l’Europe d’Est et d’Ouest.  La nouvelle avant-garde sera un hybride Pop-conceptuel. Elle a l’avantage de créer un schisme, une rupture avec toute démarche esthétique, fondée sur le discours, la critique, la déconstruction et la sérialité. Ce courant est incompatible avec les autres formes de la modernité, il les rend obsolètes et anachroniques. C’est l’arme parfaite pour mener cette guerre bipolaire.

Elle ne peut s’imposer que par une mise en place simultanée d’un système de cotation rapide des œuvres à New York. Ces dernières sont acquises en amont de leur exposition publique  par les collectionneurs et musées privés américains, pour circuler ensuite internationalement, grâce à des réseaux de galeries secrètement amies. Leur visibilité est prise en charge par des médias bien traités. Une célébrité se construit désormais en deux ans. Vingt ans plus tard,  à mesure que se créent Foires internationales et Centres d’Art contemporain connectés avec New York, l’Europe n’est plus la référence et l’épicentre du marché. Ainsi, l’exception européenne qui consistait en la présence de tous les courants de l’art, de l’académisme au conceptualisme, de savoirs millénaires, d’amateurs cultivés, ne compte plus face au mécanisme efficace de la cotation financière new-yorkaise. La guerre froide culturelle semble gagnée dès 1975.  Apparaît alors l’appellation « Art contemporain » (AC ou ACI, acronymes permettant de contourner la captation sémantique des mots « Art » et « contemporain ») pour désigner le nouvel art unique international allant dans le  « sens de l’Histoire ». Réalisme socialiste et École de Paris sont déclassés !

1991-2010 : l’hégémonie américaine de l’Art contemporain

En 1991 ont lieu à la fois la chute du système soviétique et le premier krach planétaire du marché financier. Ils entraînent la chute du marché de l’AC et de l’Art. Le conflit mondial bipolaire laisse place à une période hégémonique de l’Amérique.

L’utopie de l’Art unique-contemporain aurait pu alors disparaître avec la guerre froide. Ce ne fut pas les cas, bien au contraire. L’AC a été recyclé pour une nouvelle mission, non sans quelques métamorphoses.  On ne parle plus de guerre mais de « soft power », plus adapté à la globalisation. Le système de l’AC se perfectionne, se dépolitise, s’étend, s’interconnecte, devient à la fois monnaie-produit financier-plateforme d’affaires-support de propagande d’un multiculturalisme qui discrédite les Etats et honore les communautés. La nouvelle légitimité de l’ACI est la cote financière et le discours moralisateur, libertaire, humanitariste.

En 2000, le système se perfectionne : les maisons de vente Christie’s et Sotheby’s, créent un nouveau département dévoué à l’AC, aux artistes vivants, différent du département d’Art moderne et Impressionniste. Les joueurs s’emparent ainsi du premier marché et créent des cotes, visibles du monde entier, en un quart d’heure. Plus question de spéculer ! On collectionne rationnellement en réseau, on sécurise la valeur, on ne vend pas sans l’autorisation de tous. Celui qui renchérit paye le pas de porte pour entrer dans un réseau d’affaires. La chaîne de production de la valeur est désormais complète : le premier cercle est celui des collectionneurs, le second celui des médias, suivent salles des ventes, galeries, Centres d’AC, ports francs, institutions et musées légitiment, in fine. Ainsi, les deux krachs financiers de 2003 et 2008, n’ont pas entraîné l’AC dans leur chute. Les cotes d’AC connaissent une ascension fulgurante, atteignant rapidement le million, puis les dizaines de millions de dollars.

2010-2020 : sommet et fin de l’utopie de l’Art unique ?

Cette nouvelle décennie connaîtra le perfectionnement absolu du système : les cinq continents sont entrés dans la boucle de l’AC. Les records de cotes se sont succédés. Au seuil de 2020, l’œuvre sérielle d’un artiste vivant américain a atteint 92 millions de dollars. Les acteurs du marché (artistes, collectionneurs, galeries, directeurs de musées et institutions) ont obligatoirement des carrières internationales, ils contribuent à la standardisation de l’AC qui obéit désormais à des labels très précis. La fermeture du système rend rapide et efficace la fabrication de la valeur en réseau,  garantit sa rentabilité, sécurise les cotes du très haut marché au-dessus du million de dollars. Ses protagonistes forment une société internationale modèle de l’utopie multi-culturaliste du vivre très agréablement ensemble, en partageant des intérêts communs.

Mais un système fermé a aussi des inconvénients que ses acteurs signalent depuis  peu.

Le premier est une lassitude, une usure due à la répétition de la marchandise, à la difficulté de trouver un renouvellement. Les froids et austères critères de l’AC : conceptualisme, sérialité, fabrication industrielle tous formats, tous supports, alliés à l’obligation de pratiquer rupture, dérision, critique, ne favorisent pas la création. De plus, sont systématiquement écartées les œuvres singulières dans la suite de l’art des grandes civilisations.

Le deuxième acide est le fonctionnement de type pyramide de Ponzi de cette illusion de marché. L’entrée permanente de nouveaux collectionneurs est indispensable pour consolider la partie non sécurisée du marché, celle des œuvres en dessous du million.

Le troisième acide qui ronge le système est une concurrence à l’intérieur du système entre hyper galeries, salles des ventes, foires, ports francs, musées dont les budgets de fonctionnement sont très élevés en raison de l’investissement astronomique qu’exigent production et médiatisation.

2020 : un monde de l’Art multipolaire

Mais le plus important, le moins visible réside dans les grandes métamorphoses géopolitiques. Face au pouvoir hégémonique des USA, c’est l’avènement économique et politique de grandes puissances non occidentales. Ces pays anciennement communistes ou du tiers monde ont le désir d’exister pleinement, sans effacer leur identité. Le krach mondial financier de 2008  a semé le doute sur la capacité occidentale à diriger le monde. Ces pays ont pris conscience que l’arbitraire a présidé dans l’affirmation des valeurs financières, que les critères de valeur n’étaient pas partageables ni la contrepartie tangible. Le parallèle a été fait rapidement avec la réelle valeur de l’AC. Pourquoi ces pays n’auraient-ils pas alors eux aussi une modernité découlant naturellement de leur civilisation, partageable à égalité avec le reste du monde ?

Ces dix dernières années, la Chine a été soit en tête du marché de l’AC ou à égalité avec les USA.  Elle a le plus grand nombre d’artistes cotés au-dessus du million de dollars. Parmi eux sont présents tous les courants, du conceptualisme à la peinture traditionnelle à l’encre. La Chine a imposé la peinture au-dessus du million. L’AC, art mondial unique et conceptuel, appartient d’ores et déjà au passé, la réalité du marché réside dans la diversité des courants. On l’observe grâce à l’accès pour tous à l’information fournie par les Big Data. Elles permettent de constater qu’il existe non pas un unique marché international de l’art mais plusieurs.

Silencieusement, la révolution technologique numérique a permis de court-circuiter les intermédiaires dominants et institutionnels, de passer par-dessus les frontières.  D’autres formes de commerce, de consécration, de visibilité et de légitimité se mettent en place. Ce n’est plus un marché de l’offre proposé par le cercle microscopique des hyper collectionneurs, mais des marchés de la demande, obéissant à d’autres mobiles : acquérir ce que l’on aime, ce à quoi on est sensible. Réapparaissent amateurs et artistes recherchant un art plus esthétique que discursif et moralisant.  L’image, rayonnante, unique, reprend ses droits, elle circule fluidement sur les écrans sans l’obstacle des langues et frontières.

D’autres modèles économiques se mettent en place pour rendre viables ces nouveaux marchés concernant des millions de personnes. Dans l’art comme dans d’autres domaines, l’utopie globale uniforme de l’AC laisse place à une relation plus réelle entre le local enraciné et l’International avec lequel il aspire à échanger mais librement, par choix et affinité.

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