« Le coronavirus interroge les politiques agricoles en Afrique »

« Le coronavirus interroge les politiques agricoles en Afrique »

Crise sanitaire, défi alimentaire, exemple marocain… l’éclairage de Matthieu Brun, co-directeur de la publication annuelle Le Déméter (IRIS Éditions), chercheur en science politique et spécialisé sur l’analyse stratégique de l’agriculture, de l’alimentation et sur la géopolitique des ressources.

 

Confluences : Le monde traverse aujourd’hui une crise sanitaire sans précédent avec le coronavirus qui n’épargne pas le continent africain. Que nous dit cet épisode sanitaire sur le continent et notamment sur son secteur agricole ?

Matthieu Brun : La crise du coronavirus expose les failles et teste les capacités de résilience de nos systèmes économiques, politiques et sociaux. L’Afrique, bien qu’elle soit la région la moins touchée, n’y échappe pas. Une partie du continent a été placée en confinement partiel ou total pour contenir l’épidémie alors même qu’une grande part de l’économie est informelle et que les systèmes d’assurances sociales sont inexistants ou sous-performants. Le coronavirus laisse donc près de 80 % des Africains sans protection et les expose à une grande insécurité. En effet, en plus de mettre à jour la grande vulnérabilité du continent, l’épidémie de COVID-19 s’inscrit dans un enchevêtrement de crises : sanitaire, environnementale, climatique, humanitaire et alimentaire mais aussi économique dans la mesure où, pour la première fois depuis 25 ans, on prévoit que le continent connaîtra une récession.

«Le risque est fort de ruptures logistiques dans l’approvisionnement»

J’aimerais par ailleurs attirer l’attention sur la dimension alimentaire et logistique des impacts du coronavirus. En plus de mettre en péril les capacités d’achat des ménages, le risque est fort de ruptures logistiques dans l’approvisionnement, à plusieurs échelles, depuis les marchés locaux jusqu’aux marchés internationaux dont dépendent les économies de nombreux pays en Afrique. Ces derniers sont en effet dépendants de leurs importations, de riz notamment, une céréale produite en Afrique mais en quantité insuffisante. Sur les 45 millions de tonnes échangées dans le monde chaque année, les pays d’Afrique subsaharienne achètent 15 millions de tonnes de riz, soit 33 % du total. Ils importent également du blé – les pays d’Afrique du Nord avec l’Algérie, l’Égypte ou le Maroc sont parmi les plus importants importateurs du monde – du maïs, des produits laitiers, de la viande, etc. Les ruptures d’approvisionnement peuvent donc venir de la fermeture décidée par certains pays exportateurs de céréales. Plus encore, si l’on pense le « monde d’après » en Afrique, se pose la question de la capacité d’achat de certains pays qui auront vu leurs réserves de devises se réduire en raison de la pandémie et des brusques sursauts du commerce international. Dans la même optique, les prix payés par les consommateurs risquent d’augmenter, ce qui serait catastrophique pour des millions de ménages et source d’instabilité politique et sociale. Le COVID-19 invite, in fine, à interroger les politiques agricoles et alimentaires dans les pays africains et leur adaptabilité aux grands enjeux sanitaires, climatiques et socicoéconomiques qui se posent dès aujourd’hui et dans des termes parfois alarmants. C’est notamment le propos de Jean-Christophe Debar qui analyse les transformations de l’agriculture en Afrique dans le Déméter 2020.

Confluences : parmi les 10 points cardinaux accompagnant la publication de l’ouvrage que vous co-dirigez, Le Déméter 2020, vous évoquez le potentiel agricole africain, encore peu exploité. Comment voyez-vous les choses évoluer au cours des dix prochaines années ?

Matthieu Brun : D’abord, il est important de parler des Afriques, au pluriel. C’est un continent vaste avec aujourd’hui 1,2 milliard d’habitants – et donc autant de consommateurs – et qui devrait en abriter 2,5 milliards à l’horizon 2050. C’est un continent pluriel sur le plan agricole et environnemental (climats, sols et disponibilités des ressources en eau et en terre) et par conséquent traversé par de fortes inégalités. D’un pays à l’autre, on trouve donc des structures productives très différentes, en termes de taille des exploitations, d’organisation des agriculteurs et des agricultrices, de marchés, de filières etc. L’agriculture, il faut le rappeler, est un secteur essentiel en Afrique. Dans les pays du sud du Sahara, il emploie en moyenne plus de la moitié de la population. Dans certains pays comme l’Éthiopie, le Rwanda, le Tchad ou le Niger ces taux avoisinent les 70 %. Les zones rurales sont, de manière générale, très peuplées et une grande partie de la population dépend de l’agriculture. Il y a certes une croissance importante des villes mais les campagnes ne doivent pas être oubliées, elles accueilleront toujours plus de population dans les prochaines années.

« les économies africaines vont devoir multiplier le soutien au secteur agricole »

Si l’on se projette dans les prochaines années, les économies africaines vont devoir multiplier le soutien au secteur agricole pour qu’il puisse absorber l’afflux de nouveaux travailleurs. Il faudra créer chaque année en Afrique entre 10 et 12 millions d’emplois par an. C’est donc plus généralement l’agroalimentaire qui devra apporter sa contribution. Il s’agit en effet de créer des filières qui n’existent pas ou peu aujourd’hui, des usines de transformation pour créer de la valeur sur les territoires et cesser d’exporter des produits bruts, des industries de l’emballage, de la distribution, des lieux de vente au détail etc. Il existe déjà un marché agroalimentaire conséquent, il représente aujourd’hui environ 340 milliards de dollars mais pourrait atteindre les 1000 milliards de dollars d’ici 10 ans. S’il faut développer l’agriculture et mettre en œuvre des politiques agricoles adaptées, il faut aussi créer des biens et des services collectifs pour stimuler les gains de production, permettre un meilleur accès aux marchés mais aussi augmenter la durabilité des produits. Pour pérenniser ces systèmes, de bonnes infrastructures primaires – route, énergie, irrigation etc. – sont essentielles, comme le fait d’avoir un accès facilité à des crédits, des subventions pour services écologiques ou à un cadre juridique et fiscal rigoureux. Les transformations n’emprunteront pas de trajectoire binaire, elles seront davantage tournées vers la coexistence des systèmes de production et des structures agricoles combinée à une écologisation des pratiques.

Confluences : Les experts sollicités pour Le Déméter 2020 mettent en avant la grande diversité des modèles qui coexistent sur le continent africain. Comment décririez-vous le paysage actuel ?

Matthieu Brun : Sur le continent africain, les rendements sont largement moins élevés qu’à l’international malgré une diversité des modèles de production et une masse paysanne incomparable. Pour être schématique, les systèmes de production se déclinent en deux groupes distincts mais complémentaires, l’agriculture familiale paysanne et les plus grandes fermes qui suivent une trajectoire d’intensification qu’on pourra qualifier de conventionnelle. La première représente 80 % des exploitations d’Afrique Sub-Saharienne, c’est-à-dire 33 millions d’exploitations de moins de 2 hectares. La main-d’œuvre y est d’ailleurs largement féminine. Une grande partie de ces agriculteurs se trouve en outre confrontée au problème de l’insécurité foncière.

« Libérer le potentiel de ces petites et moyennes exploitations agricoles »

Il existe une mosaïque de systèmes juridiques en Afrique mais, globalement, on constate que cette insécurité dans l’accès à la terre pénalise les producteurs qui ne peuvent alors investir (en gageant leur terre par exemple) dans du matériel ou des semences, de peur que leurs terres ne leur soient confisquées. C’est pourtant en grande majorité cette agriculture qui nourrit les Africains alors que les plus grandes fermes sont souvent spécialisées sur des cultures destinées à l’exportation ou aux marchés urbains. Il s’agit donc de pouvoir libérer le potentiel de ces petites et moyennes exploitations agricoles. Ce ne sera possible que si elles ont accès aux intrants, au foncier, au marché et qu’elles évoluent dans des contextes sécurisés. Depuis une vingtaine d’années, les bailleurs de fonds internationaux comme la Banque mondiale ou les agences de coopération comme l’Agence française de développement ainsi que les ONG accompagnent et soutiennent les politiques publiques agricoles après qu’elles aient connu une longue traversée du désert. Il y a un besoin conséquent d’investissement et de moyens financiers pour accompagner la transition de l’agriculture africaine afin qu’elle puisse créer des emplois rémunérateurs et sortir des millions d’individus de situations de précarité, de vulnérabilité et d’insécurité alimentaire tout en faisant face aux impacts du changement climatique.

Confluences : Vous mentionnez à l’instant la vulnérabilité et soulignez dans Le Déméter 2020 que le « stress hydrique » pourrait attiser les tensions dans le monde. Comment les pays africains se préparent à encaisser ce choc ?

Matthieu Brun : Les crises de l’eau traversent le continent africain du Nord au Sud. Au Nord, les pays arabes méditerranéens sont parmi les plus exposés aux pénuries d’eau. Le stress hydrique s’y intensifie alors que bon nombre d’habitants n’ont pas accès aux services d’eau potable. Au Sud, l’actualité a été marquée par les crises sur l’eau en Afrique du Sud en 2019 après une sècheresse catastrophique. Un an plus tôt, la ville du Cap avait dû se contraindre à d’immenses restrictions pour ne pas manquer complètement d’eau. Le stress hydrique est et sera donc un invariant des politiques et de l’économie en Afrique. Il faut donc concevoir des systèmes d’approvisionnement qui prennent en compte ces défis pour éviter que le stress hydrique ne se transforme en un stress social et en une recrudescence des tensions.

« La catégorie des réfugiés de l’eau est une cruelle réalité »

Or, l’activité agricole est entièrement tributaire de la qualité de la saison des pluies. Les agriculteurs et les éleveurs dépendent de cette eau et ils iront la chercher ou se déplaceront pour la trouver afin de continuer à produire. Cela occasionne déjà des déplacements de population faisant de la catégorie des réfugiés de l’eau une cruelle réalité. Des tensions peuvent éclater entre les populations, attisées par des conflits communautaires, et conduire à des violences entre éleveurs et agriculteurs. Il faut donc multiplier les actions pour agir sur le court terme mais aussi sur le long terme : adapter les systèmes de distribution et la gestion des pénuries tout en concevant des modèles de développement agricole et industriel économe en eau et plus généralement en ressources naturelles. Il faut donc encourager les actions qui visent à récupérer et sauvegarder l’eau, mieux gérer le débit des barrages et faire une utilisation plus rationnelle de la ressource. Ces actions doivent être adaptées au contexte local et surtout inclure les agriculteurs et les agricultrices.

Confluences : Au Maghreb, le Plan Maroc Vert (PMV) a fait place à la stratégie «Génération Green 2020-2030», que pensez-vous de l’exemple marocain ?

Matthieu Brun : La stratégie du Maroc peut être considérée comme pionnière en matière de développement agricole. Cela tient à la vision du Roi Mohammed VI d’une agriculture forte comme levier clé du développement du pays, pourvoyeuse d’emplois et d’opportunités mais aussi stratégique et répondant aux défis du changement climatique. Le Plan Maroc Vert a été lancé il y a plus de dix ans, en 2008, pour accompagner le développement de toutes les agricultures autour de ses deux piliers. La stratégie s’est révélée performante sur de nombreux aspects et le ministre de l’Agriculture (Aziz Akhannouch, NDLR) a reconnu un bilan globalement positif. Le plan a permis une hausse de la productivité et modifié le paysage agricole tout en réhabilitant le secteur dans les considérations stratégiques du Royaume, voire du continent. Les investissements, publics et privés, ont augmenté et le secteur connaît une résilience plus forte aux chocs climatiques. Cependant, le bilan est plus contrasté sur le plan de la sécurité alimentaire du pays et en particulier des agriculteurs ainsi que sur celui de la création d’emplois et des déséquilibres territoriaux. En 2018, le Roi du Maroc, après son discours d’ouverture de la session parlementaire, a ainsi demandé à son ministre de l’Agriculture d’intégrer au PMV de nouvelles orientations royales. Le Roi a fixé trois grandes priorités pour le secteur agricole et le monde rural – la jeunesse, l’emploi et l’émergence d’une classe moyenne rurale – dans le souci de répondre à un développement social et territorial plus inclusif dans le pays. Les objectifs de base sont repris, notamment l’augmentation de la performance du secteur primaire – dont la part du PIB est de 12,3% – en prenant en compte l’humain et les nouvelles innovations.

« Développer au Maroc une nouvelle génération de classe moyenne agricole et agroalimentaire »

Cette vision transversale et intégrée va mettre en lumière de nouvelles filières, comme la foresterie, en compensant les failles du premier plan. Nous devons donc nous attendre à plus d’ambition du royaume qui, dans la finalité, veut développer une nouvelle génération de classe moyenne agricole et agroalimentaire en renforçant les assurances et services de protection des exploitants ou en s’attaquant aux écarts salariaux intersectoriels. L’accent est mis sur une jeunesse proactive, formée et préparée aux enjeux de demain ; mais aussi une redynamisation économique avec des politiques incitatives, d’aides et de diversification des chaînes de distribution. Les objectifs sont diversifiés et la réflexion se veut plus globale, nous ne pouvons qu’espérer des retombées positives sur le long terme.

 

 

 

Matthieu Brun est chercheur en science politique, spécialisé sur l'analyse stratégique de l'agriculture et de l'alimentation et sur la géopolitique des ressources. Il est co-directeur de la publication annuelle Le Déméter (IRIS Éditions) et responsable des études et des partenariats académiques au Club DEMETER. Chercheur associé à SciencesPo Bordeaux, il travaille sur plusieurs zones géographiques et notamment le sud de la Méditerranée, le Moyen-Orient et l'Afrique.

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