Les petits écarts transalpins de Kering avec la morale et la loi

Les petits écarts transalpins de Kering avec la morale et la loi

Dans son édition du 14 mai, le journal allemand Süddeutsche Zeitung révélait que le groupe Kering avait profité du dispositif de chômage partiel mis à disposition par l’Italie, alors qu’il s’était refusé à le faire en France. Pour expliquer cette différence de stratégie, le très libéral Süddeutsche Zeitung avance une théorie : « la France entretient une relation des plus complexes avec l’argent et la richesse ». Traduction : mieux vaut, quand on est un groupe générant des milliards de profit, ne pas y avoir recours à des mécanismes de solidarité. C’est sans doute en partie vrai. Ce que ne dit pas le quotidien allemand en revanche, c’est que le choix de Kering, s’il dit quelque chose de sa relation à la France, trahit aussi sa vision de l’Italie, pays, pour le géant du luxe, de tous les possibles.

Luxe et chômage partiel, immoral en France ?

Quoi de plus naturel, pour une société, que d’activer les leviers d’aide à l’emploi mis à disposition en période de crise, afin de limiter la casse ? C’est sans doute le raisonnement tenu par les dirigeants des leaders mondiaux du luxe, LVMH et Kering, qui avaient prévu de profiter du mécanisme de chômage partiel proposé par les autorités françaises, avant, subitement, de se raviser. Pourquoi ce volte-face ? Interrogée par le quotidien germanique, la sociologue Janine Mossuz-Lavau estime que “si les entreprises du luxe avaient recours au chômage partiel, en France, cela serait considéré comme immoral”. Voire “inconvenant, de la part d’entreprises qui dégageaient jusqu’alors des marges bénéficiaires parfois supérieures à 30 %”.

Selon Süddeutsche Zeitung, si LVMH, Kering et d’autres groupes tricolores ont préféré faire une croix sur les aides auxquelles ils pouvaient prétendre en France, il n’en a pas été de même ailleurs en Europe, où ils « ont copieusement profité des aides à l’emploi de l’État, en particulier en Italie ». Un « deux poids, deux mesures » instructif : partout ailleurs qu’en France, il est possible et même normal, pour un groupe, de profiter des aides offertes pour faire face à la crise liée à la pandémie mondiale.

La morale de l’histoire aurait pu n’être que cela : la France est un pays où l’on a le droit d’être riche, mais où il est mal vu de ne pas concéder beaucoup en échange. Concernant Kering, une autre conclusion s’impose pourtant : le groupe de la famille Pinault ne semble reculer devant aucun procédé pour maximiser ses profits en Italie.

Kering et le business « à l’italienne » 

L’ancrage de Kering en Italie date de 1999. Alors connu sous le nom de groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR), la holding de la famille Pinault est aux prises avec LVMH pour prendre le contrôle de la transalpine Gucci. Grâce à un accord attribuant quatre millions de stock-options à Tom Ford et un million à Domenico De Sole, le PDG de l’enseigne, Kering sortira vainqueur de ce que les journalistes appelleront la « Bataille Gucci ».

A Kering, donc, le luxueux maroquinier, son monogramme culte aux « G » entrelacés, ses ateliers florentins, mais aussi la possibilité de faire du business en s’affranchissant des contraintes prévalant sous d’autres cieux, dans une Italie gangrénée par la corruption, souffrant d’une image de pays peu regardant sur la bonne gouvernance. Le groupe tricolore ne s’en privera pas, organisant une fraude fiscale d’une ampleur inédite.

Le scandale éclate en 2017, lorsque le parquet de Milan ouvre une enquête portant sur des soupçons de déclaration en Suisse d’activités menées par Gucci en Italie. Sur la période 2011 – 2017, Kering est soupçonné d’avoir facturé pour le compte de LGI, sa plate-forme logistique située en Suisse, des activités en fait réalisées de l’autre côté des Alpes, ceci afin de bénéficier d’une fiscalité plus favorable. Afin de justifier de l’activité de sa filiale, Gucci aurait transféré fictivement une vingtaine de ses cadres en Suisse, alors qu’ils travaillaient en réalité en Italie. En 2019, le groupe conclut un accord avec le fisc italien portant sur le versement d’un montant d’impôt complémentaire de 1,25 milliard d’euros, pénalités et intérêts compris. Un redressement fiscal record dans la Péninsule.

Si le groupe est également soupçonné d’avoir mis en place semblables montages en France, ceci afin d’économiser plusieurs dizaines de millions d’euros au profit de ses filiales Yves Saint Laurent (YSL) et Balenciaga, l’ampleur des faits reprochés dans l’Hexagone à Kering est sans commune mesure avec celle de ses agissements par-delà les Alpes. Si l’on ajoute à ces antécédents le mécanisme de chômage partiel dont vient de profiter (de façon parfaitement légale cette fois) Kering en Italie, alors qu’il s’est refusé à le faire en France, se pose la question de l’image de la Péninsule que semble se faire le groupe français : celle d’un pays où tous les procédés sont bons pour « soulager » la puissance publique, maximiser ses profits sur le dos de l’Etat ?  Nos voisins transalpins apprécieront.

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