Militants anti-5G : panorama d’une opposition européenne

Militants anti-5G : panorama d’une opposition européenne

C’est à un univers hétéroclite auquel s’attaque aujourd’hui Confluences. Aux militants d’extrême-droite se mêlent des activistes de la gauche radicale ou encore des écologistes. Mais, au sein de chacune de ces tendances semble se développer une forme plus ou moins prononcée de complotisme attribuant au développement des réseaux 5G des méfaits aussi variés que la propagation du Covid-19 ou une surveillance généralisée des populations, sans qu’aucune preuve scientifique ne viennent étayer ces craintes. L’accélération du déploiement des antennes 5G a contribué à structurer ces réseaux qui ne se contentent désormais plus du monde virtuel et passent à l’action en s’en prenant physiquement aux infrastructures.

Quand la 5G créé le Covid-19 : itinéraire d’une fausse rumeur chez les militants

 

Sûrement plus que d’autres innovations technologiques de rupture, la 5G est l’objet d’un afflux continu de fausses informations sur sa dangerosité prétendue qui, jusqu’à alors, n’a pas encore été prouvée par la littérature scientifique et semble, à première vue, hautement improbable. Des rumeurs qui entraînent parfois des atteintes physiques aux infrastructures qui risquent de retarder encore le déploiement de la 5G en Europe. D’autant que les projections du cabinet IHS Market estiment que la 5G pourrait, à l’horizon 2035, contribuer à 3 600 milliards de dollars à l’économie mondiale. En France, l’impact attendu est de 124 milliards de dollars et 448 000 emplois d’ici 15 ans.

Difficile d’identifier précisément l’origine des rumeurs liant 5G et Covid-19. Dès janvier, des petits blogs ou groupes anonymes sur les réseaux sociaux ont suscité de premières inquiétudes, rapidement viralisées par le potentiel de diffusion des réseaux sociaux. Une étape est franchie le 16 mai dernier. À cette date, une vidéo devient virale. Un homme, qui se présente comme un installateur d’antennes vraisemblablement britannique, croit identifier l’appellation COV-19 sur un des équipements de l’infrastructure. Très vite, la rumeur enfle et certains internautes considèrent qu’il s’agit d’une preuve formelle pour affirmer que cette antenne avait été installée dans le but de propager une épidémie. Évidemment, aucun fond scientifique ou rationnel ne vient appuyer cette prétendue découverte.

Une autre vidéo, réalisée par un militant anti-5G francophone, affirme, chiffres à l’appui, que la diffusion du Covid-19 est plus rapide dans les pays où la 5G est désormais bien implantée. Ce qui expliquerait, selon lui, que l’Afrique soit pour le moment relativement épargnée. Une théorie rapidement démentie par les faits : en France, malgré une propagation très rapide, la 5G est globalement absente. Sur Twitter, un internaute anonyme croit même très sérieusement identifier des liens de causalité entre 3G et H1N1, 4G et SRAS et 5G et Covid-19. Comme si chaque génération de télécommunication entraînait nécessairement une nouvelle pandémie. En parallèle de la propagation du virus, les rumeurs sont devenues si persistantes que l’OMS a dû officiellement démentir toute forme de lien entre 5G et diffusion du Covid-19. Mais, dans un contexte de défiance pour toutes les formes d’autorité légitimes, nul doute que ce démenti ne devrait avoir qu’un effet très modéré.

Le poids de la rumeur et des influenceurs

 

Une étude conjointe du Reuters Institute for the Study of journalism et l’Oxford Internet Institute s’est d’ailleurs intéressée à l’impact colossal des prises de position des influenceurs dans la diffusion de fausses rumeurs liées au Covid-19. La chanteuse Anne-Marie ou encore l’acteur américain Woody Harrelson ont relayé certaines de ces théories qui trouvent ainsi un écho renforcé auprès de leurs dizaines de milliers de fans sur les réseaux sociaux.

Mais, hors de ces prises de position isolées de personnalités issues du monde du spectacle, certains influenceurs proches des écosystèmes conspirationnistes contribuent à agiter les réseaux anti-5G européens. En Allemagne, la chaîne KenFM, du nom de Ken Jebsen, un influenceur aux 500 000 abonnés devenu l’idole des anti-5G allemands fait aussi figure de référence. Le pays compte d’ailleurs d’autres grands noms du complotisme « anti-5G, comme Eva Herman, ancienne journaliste au Tagesschau à l’origine de la chaîne Wissensmanufaktur et ses 190 000 abonnés, qui garde une certaine notoriété -et crédibilité- dans le pays. Le repositionnement sur la thématique de l’opposition à la 5G d’anciennes personnalités semble en effet une tendance répandue. David Icke, ancien footballeur professionnel et journaliste à la BBC devenu membre du parti vert, affiche ainsi ses positions très hostiles à la 5G, en affirmant notamment que « les preuves scientifiques penchent nettement du côté de la dangerosité des EMFs [NDLR. Electromagnetic fields – Champs électromagnétiques] pour les humains ». Le profil des opposants est parfois plus surprenant. Judy A. Mikovits, chercheuse en biomédecine, a ainsi dressé un lien entre Covid-19 et 5G dans un interview pour London Real TV, le 8 mai dernier. Mark Steele, un militant anti-5G connu pour ses actions judiciaires contre la 5G, anime une chaîne Telegram regroupant plusieurs centaines de membres.

Une communauté européenne adossée à des groupes Facebook nationaux

 

Mais le Covid-19 n’est qu’un des pans du complotisme anti-5G. L’opposition à la nouvelle génération des télécommunications est bien plus ancienne. Et a la particularité d’avoir un caractère paneuropéen. Au Royaume-Uni, par exemple, la communauté est très structurée. Si quelques groupes majeurs émergent et comptent plusieurs milliers de membres chacun, une myriade de petites communautés locales se sont organisées sur les réseaux sociaux. Le groupe Halt 5G in the UK and Ireland regroupe ainsi 6 400 membres et jouit d’une activité manifeste. Le groupe Smart Meters Health Problems U.K regroupe environ 20 000 membres et s’affirme comme l’un des groupes « anti-5G les plus influents en s’intéressant notamment à l’angle sanitaire. Le groupe commercialise ainsi des instruments de mesure de la radioactivité des appareils numériques. En Grande-Bretagne, l’on décompte environ 70 pétitions hostiles à la 5G. L’une d’elles, regroupant 45 000 signataires en uniquement un mois, réclame l’interdiction de la 5G en Grande-Bretagne jusqu’à la réalisation d’une enquête indépendante, notamment au vu des risques supposés de « radio activité » (sic) et d’« implications sanitaires » méconnues. Sur le plan juridique, une action juridique semble se déployer autour du groupe Legal action against 5G, avec une campagne de fundraising lancée en mai. En Espagne aussi, un mouvement national d’opposition à la 5G semble se décliner localement. Le mouvement STOP 5G se divise ainsi en plusieurs petits groupes, comme Stop 5G Ibiza, Stop 5G Costal del Sol ou encore Stop 5G Canarias. Le groupe Stop 5G Espana, lui, regroupe plus de 5 000 membres.

Au-delà de la stricte opposition à la 5G, la mobilisation des « anti » s’inscrit dans une sphère conspirationniste globale. En Allemagne, le groupe « Gemeinsam gegen die neue Weltordnung » (« Ensemble contre le nouvel ordre mondial ») regroupe 40 000 membres et 86 000 fans et, au milieu d’un fil centré sur l’anti-maçonnisme ou les illuminatis, laisse voir quelques publications hostiles à la 5G. Là encore, de petits groupes contribuent à implanter localement les mobilisations, comme l’initiative munichoise anti-5G et ses 250 membres. Le cas allemand est intéressant, car il tente de s’inscrire dans une démarche scientifique. Les « anti » allemands ont ainsi leur propre bible, à travers un article intitulé « 5G aus baubiolischer Sicht » (« La 5G d’un point de vue organique ») publié sur le Baubiologie magazine, un magazine pseudo-scientifique à la crédibilité douteuse.

Un catalyseur vers l’action violente ?

 

Les groupes anti-5G ne confinent pas leur action à l’espace numérique. En Italie, les groupes Facebook font régulièrement la promotion d’actions de sabotage menées contre des antennes 5G, comme la communauté Gruppo Ativisti, où beaucoup de membres se félicitent d’actions physiques contre les infrastructures. Le 13 mai dernier, un activiste anti 5G a publiquement appelé les Italiens à descendre dans la rue et à incendier systématiquement les antennes 5G. Des messages similaires peuvent être identifiés dans le groupe Facebook Stop 5G Italia. Mais, les appels à l’action violente demeurent relativement modérés sur les groupes publics et tout laisse à penser qu’ils restent la conséquence d’initiatives individuelles malheureuses.

De même, les liens avec les personnalités politiques locales ou nationales restent très modérés. Aux Pays-Bas, les opposants semblent se mêler aux rhétoriques anti-immigration portées notamment par Geert Wilders, dirigeant du mouvement d’extrême-droite Parti pour la liberté.

Pour le moment, si la problématique est européenne, les oppositions semblent se dessiner aux échelles nationales avec, en toile de fond, des implantations locales toujours plus nombreuses. Mais, surtout, de plus en plus, la mobilisation virtuelle préfigure des actions physiques parfois violentes, comme en témoigne la recrudescence des infrastructures 5G dégradées et rendues inutilisables depuis quelques semaines. Un facteur d’inquiétude supplémentaire pour les autorités, comme pour les opérateurs et les constructeurs, qui tentent d’accélérer le déploiement de la 5G en Europe, qui a déjà pris beaucoup de retard.

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