Le mythe de l’Homme providentiel antisystème

Le mythe de l’Homme providentiel antisystème

Zemmour, Raoult, Ruffin, Hanouna, Bigard… il viendrait de la société civile, il ne serait pas issu du sérail, ce serait l’inverse d’un technocrate, il parlerait vrai, au nom du peuple, et il le représenterait mieux que quiconque. Cette « figure populiste hors des partis traditionnels » serait la principale menace d’Emmanuel Macron aux prochaines élections présidentielles de 2020… Et la principale menace pour la France ? Décryptage.

La défiance des Français à l’égard des femmes et hommes politiques ne s’est jamais autant exprimée qu’aujourd’hui. A la faveur d’une crise sanitaire à laquelle personne n’était préparée, ce phénomène devenu structurel – qui s’était renforcé ces dernières années avec le chômage de masse, les inégalités sociales et la crise de gilets jaunes – a pris une nouvelle ampleur, notamment sur les réseaux sociaux, et  a fortement discrédité la parole des experts officiels : les représentants politiques, mais aussi les scientifiques, complices du (bio)pouvoir. Début avril, 73 % des Français estimaient que le gouvernement avait caché certaines informations aux Français.

La crise du coronavirus a fait émergé des figures de contestation incontournables : si certaines sont médiatiques depuis une vingtaine d’années (Eric Zemmour), d’autres ont été starifiées en quelques semaines (Didier Raoult). Toutes sont situées à droite ou à gauche de l’échiquier politique mais rarement au centre, et captent une popularité sans équivalent aujourd’hui, véritables porte-drapeaux des antisystèmes, et à même de créer un pont entre extrême gauche et extrême droite. Qu’il/elle soit journaliste, pamphlétaire, infectiologue, humoriste, ou présentateur télé, le candidat « populiste » tant redouté apparait comme une alternance crédible face à une parole politique et scientifique sans cesse remise en cause.

François Ruffin ou la connivence avec les puissants

Seulement, le recours à des outsiders en temps de crise de la représentation politique ne date pas d’hier. Que l’on pense au général Georges Boulanger, ce militaire de carrière et rassembleur des mécontents, qui, dès le début de la IIIème République, incarnait l’homme providentiel de l’époque : antiparlementariste, populiste et nationaliste. Ou si l’on revient sur la figure du viticulteur Marcelin Albert, dit « L’Apôtre » ou « le Rédempteur », car il haranguait la foule depuis un platane, devenu au début du 20ème siècle le porte-voix des vignerons, pendant la grande crise viticole du Midi.

Aujourd’hui, la crise économique à venir, ajoutée à la crise politique qui traverse la France depuis une quarantaine d’années, apparait comme le terreau idéal pour l’émergence de nouvelles figures originales: c’est par exemple le cas du député François Ruffin, connu pour ses pitreries à l’Assemblée nationale, alors qu’un enregistrement de 2016 révélait récemment comment le député France insoumise de la Somme et Emmanuel Macron (alors bientôt candidats aux législatives et à la présidentielle) auraient monté un numéro de communication sur l’entreprise Ecopla alors menacée de fermeture. Vous avez dit antisystème ?  « Le président redoute notamment qu’un François Ruffin, par exemple, fasse la passerelle entre extrême gauche et extrême droite, confiait récemment un proche du chef de l’Etat au Monde. Pour lui, c’est un Christophe Mercier potentiel (héros de la série “Baron noir”). D’ailleurs, Ruffin fait du Mercier, il se filme dans sa cuisine… ».

Didier Raoult : un apprenti-sorcier ?

Bien que Didier Raoult, inconnu du grand public il y a trois mois, divise les milieux politiques et médicaux et que la plupart des récentes études internationales suggèrent un risque accru de mortalité sous hydroxychloroquine (risque accru d’arythmie cardiaque et de décès), cet expert continue à jouir d’une aura inédite et d’une confiance auprès d’une grande partie de la population. Le professeur de médecine fédère aujourd’hui plus de 543 000 abonnés sur Twitter.

« Un Zemmour, un Raoult, un Hanouna, pourquoi pas une Elise Lucet, qui incarnent chacun à leur manière cette rupture entre le peuple et les élites, peuvent faire irruption dans le jeu et tenter de poursuivre la vague de dégagisme de 2017 », précise un poids lourd du gouvernement au journal Le Monde…

De populiste à populaire

Cette vague d’outsiders a déjà déferlé à l’étranger : Boris Johnson, l’ancien «maire-clown» de Londres, connu pour se teindre les cheveux en jaune, rouler en vélo, parler latin et faire des plaisanteries à la moindre occasion, aujourd’hui 1er ministre britannique et en charge de mettre en place le Brexit. Ou Volodymyr Zelensky, le comédien-humoriste élu président en Ukraine Ou encore Donald Trump, hommes d’affaires et animateur de télévision devenu président des Etats-Unis.

On espère que la France reste raisonnable et propulse à sa tête une personnalité qui ne soit pas une imposture, qui ait le sens des affaires et des responsabilités. Et si nous arrêtions, une bonne fois pour toutes, de sacraliser la fonction d’un chef d’Etat au point d’en faire le sauveur ultime d’une Nation entière?

 

 

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