« Plan de sortie de crise » : la guerre stérile contre le nucléaire se poursuit

« Plan de sortie de crise » : la guerre stérile contre le nucléaire se poursuit

« Aucun investissement public ou garanti par l’État ne doit soutenir le secteur des énergies fossiles ni le développement de nouveaux projets nucléaires, des industries fortement polluantes. » La mesure numéro 29 du plan de sortie de crise présenté par une vingtaine d’associations et syndicats dont, entre autres, Greenpeace, la CGT et Oxfam, s’inscrit dans une série de 34 propositions envisagées dans le cadre d’un vaste « plan de sortie de crise » du marasme économique qui devrait nécessairement advenir après l’épisode du Covid-19. L’objectif est d’envisager un futur plus social, plus juste, mais aussi plus respectueux de la transition énergétique. Pourtant, les signataires s’entêtent à dénier un quelconque rôle à l’énergie nucléaire dans le monde de demain. Dans le même temps, la chanteuse et chroniqueuse « La Parisienne libérée » publie un ouvrage à charge intitulé « Le nucléaire c’est fini » qui, selon une journaliste du Monde diplomatique, doit nous permettre d’« en finir avec le nucléaire et laisser place à la vie » (sic). Loin de toute considération militante, nous tenterons de répondre à une question d’apparence simple, quoiqu’in fine hautement complexe : peut-on envisager une transition vers des modes de production d’énergie bas carbone sans le nucléaire ?

 

Quelle responsabilité pour le nucléaire dans le réchauffement climatique ?

 

À la page 23 du « plan de sortie de crise », les signataires nous affirment que « le gouvernement doit exiger des acteurs financiers des plans d’alignement sur une trajectoire de réchauffement de 1,5 °C ». L’intention est louable et doit, contre vents et marées, être soutenue par tous les décideurs publics et privés.

Rappelons que le réchauffement climatique est causé par les émissions de gaz à effet de serre avec, en tête de liste, le CO2, responsable de 63 % du réchauffement de la planète causé par l’homme, le méthane pour 19 % et le protoxyde d’azote pour 6 % – ces données sont fournies par la Commission européenne. La production d’énergie, à travers la combustion du charbon, du pétrole et du gaz entraîne la production de dioxyde de carbone et du protoxyde d’azote. Or, selon les données du GIEC, la production d’énergie est responsable pour 25 % des émissions de gaz à effet de serre, devant le secteur agricole (24 %), l’industrie (21 %) et les transports (14 %).

La place du nucléaire dans la production de gaz à effet de serre est quasiment nulle. Globalement, le nucléaire émet 6 grammes de CO2 par KhW, soit des niveaux peu ou prou équivalents à l’hydraulique (6 grammes) et l’éolien (7 grammes). En revanche, en rapport au charbon (1060 grammes), au fioul (730 grammes) et au gaz (418 grammes), la différence est sans commune mesure. Alors certes, les chiffres peuvent varier. Le GIEC donne une valeur médiane de 12 grammes de CO2 par KhW, en prenant en compte la grande diversité des centrales. L’AIEA fournit une valeur médiane de 14,9 pour le nucléaire. Des niveaux là encore comparables aux énergies renouvelables, dont les émissions estimées varient aussi quelque peu en fonction des études. Le nucléaire ne peut donc pas être tenu responsable du réchauffement climatique, car il n’émet pas les gaz à effet de serre qui y contribuent très largement !

 

Mais pourquoi cette idée est-elle si communément répandue ?

 

Un sondage BVA réalisé en juin 2019 s’intéresse à la relation qu’entretiennent les Français et le nucléaire, ou plutôt, à la compréhension qu’ils ont du secteur. À la question : « Selon vous, le nucléaire contribue-t-il à la production de gaz à effet de serre (CO2) et au dérèglement climatique ? », 69 % des Français ont répondu « oui ». De quoi donner des sueurs froides aux industriels qui, malgré leurs défauts et comme nous l’avons vu précédemment, ne peuvent pas être considérés coupables du réchauffement pour leur activité de production nucléaire.

Alors, pourquoi cette croyance si communément répandue dans l’opinion ? Par un biais cognitif très bien connu nommé « l’effet halo » qui influence la perception d’un sujet ou d’une personne à partir d’une première impression. Or, il semble logique de considérer que tout ce qui produit de l’énergie pollue. Les grandes catastrophes, comme Tchernobyl ou Fukushima, n’ont pas non plus aidé à améliorer la réputation de l’atome. De même, chacun a déjà vu, au détour d’un voyage en train ou en voiture, les épaisses fumées blanches s’échappant des réacteurs nucléaires, or bien peu sont capables de dire qu’il s’agit exclusivement de vapeur d’eau. De la simple vapeur d’eau qui n’est d’ailleurs pas du tout radioactive, car n’étant pas en contact avec le circuit primaire de la centrale.

 

En finir avec le nucléaire, est-ce vraiment « laisser place à la vie » ?

 

Revenons à l’ouvrage publié par La Parisienne Libérée et à la formule très mal choisie de la journaliste du Monde Diplomatique qui s’est attachée à en faire la description. Rappelons les faits. Une étude américaine datée de 2018 estime que chaque année, en Chine, 500 000 morts sont directement imputables au charbon. Ils sont 300 000 en Inde. En cause, les particules fines dont la taille est inférieure à 2,5 microns (PM2,5). Mais nul besoin d’aller si loin pour constater les dégâts provoqués par le charbon. En Allemagne, la sortie du nucléaire entraînerait chaque année la mort de 2 000 personnes supplémentaires, car un recours accru au charbon a été nécessaire pour combler l’insuffisance des énergies renouvelables.

Le nucléaire, lui, tue beaucoup moins. Une analyse de la revue scientifique The Lancet s’est intéressée aux morts par sources de production d’énergie, en fonction des accidents et de la pollution de l’air engendrée. Le ratio est ainsi de 32,72 morts par TWh produit pour le lignite, 24,62 pour le charbon, 18,43 pour le pétrole et 0,07 … pour le nucléaire.

 

Tenir nos engagements sans le nucléaire, est-ce possible ?

 

Les experts du GIEC qui, rappelons-le, ne peuvent pas être considérés comme des climatosceptiques ou des personnalités particulièrement perméables aux lobbys, ont publié en octobre 2018, les conclusions de leur rapport pour limiter à 2° l’élévation des températures, voire la maintenir à 1,5 °. Tous les scénarii invitent à une augmentation plus ou moins massive des capacités nucléaires à l’échelle internationale pour espérer limiter la hausse des températures. Mais, l’un des principaux points bloquants pour la réussite de ces objectifs ambitieux est « l’acceptabilité sociale » des populations face au nucléaire. En cause : le fameux « effet halo » sur la dangerosité du nucléaire déjà évoqué.

 

Et le tout renouvelable ?

 

Malheureusement, ce n’est pas encore à l’ordre du jour. Si les sources d’énergie renouvelables sont déjà bien connues et si les progrès techniques nous permettent d’envisager sérieusement une hausse continue du renouvelable dans le mix énergétique, le tout renouvelable n’est pas encore pour demain. La théorie du foisonnement, qui plaidait en faveur de l’énergie éolienne, en affirmant qu’il y’a en permanence « du vent quelque part » est aujourd’hui largement rejetée. Sur ce sujet, je vous invite à lire le très fouillé article de Michel Gay pour Le Monde de l’énergie, qui déconstruit parfaitement ce mythe. Pour le stockage d’énergie, des solutions sont d’ores et déjà connues (batteries, hydrogène, volants d’inertie…). Mais à l’échelle des besoins de la France ou de l’Europe, elles demeurent insuffisantes.

Certes, des efforts accrus en faveur des énergies renouvelables doivent être envisagés, notamment afin de répondre à l’intermittence de ces énergies. Les capacités de stockage s’améliorent doucement ce qui est, ne nous le cachons pas, porteur d’espoirs. Mais l’urgence climatique nous invite à nous recentrer sur ce qui marche, ce qui est connu et ce qui fait, malgré tout, consensus au sein de la communauté scientifique. Le nucléaire, à sa juste mesure, en fait partie.

Ingénieur de formation, Jean-François Moreau est un journaliste spécialisé dans les domaines de la transition énergétique et de l’efficacité énergétique des bâtiments. Il collabore avec les magazines spécialisés Filière 3E et Le Moniteur. Il dispense également des formations « RGE » aux entreprises du bâtiment. Dans un passé plus lointain, il a mené des projets sur les process et la logistique pour Ciments Calcia (Italcementi).

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