Quand le coronavirus révèle des vulnérabilités nouvelles au travail

Quand le coronavirus révèle des vulnérabilités nouvelles au travail

L’immobilisation forcée de l’économie pendant deux mois a accentué certaines tendances à l’oeuvre dans le monde du travail. Tandis que s’organise un lent retour à la normale, les chercheurs commencent à se pencher sur ce phénomène et sur ses conséquences durables.

C’est le Président de la République qui, le premier, dans ses prises de parole martiales du début de confinement, aura formalisé une façon inédite d’envisager le travail : au front, les personnels de santé, en deuxième ligne les professions indispensables à une économie réduite à ses besoins essentiels, et à l’arrière… tous les autres. Cette division du travail par temps de crise sanitaire évoquerai presque, de manière subliminale, les ordres d’Ancien Régime. Elle aura, en tout cas, consacré une hiérarchisation tacite présente dans l’inconscient collectif depuis plusieurs décennies, et qui s’est manifestée durant l’épisode des Gilets jaunes.

Le confinement a mis sur le devant de la scène des métiers mal payés et peu considérés, mais néanmoins indispensables au bon fonctionnement du pays (infirmières, caissières, caristes, tout le secteur des transports et de la logistique). Dans le même temps, à travers le débat sur le télétravail, elle aura révélé la part non négligeable de l’économie consacrée à des services immatériels. Et réactivé chez certains le sentiment d’exercer une profession inutile, inintéressante, scandaleusement bien payée au regard de son apport à la collectivité, bref, un bullshit job, selon l’expression rendue célèbre par l’anthropologue David Graeber.

Politiquement, la crise sanitaire offrira à ceux qui construisent depuis des années une grille de lecture peuple vs. élites une nouvelle occasion d’accentuer le clivage entre la France des centres urbains, mieux payée, mieux protégée et vaguement parasitaire, et celle des périphéries, une nouvelle fois sacrifiée aux impératifs d’une économie inégalitaire.

Les travailleurs diversement vulnérables aux effets du virus

C’est pour nuancer une telle analyse qu’il faut lire la note publiée par France Stratégie, intitulée Les métiers au temps du corona et signée Jean Flamand, Cécile Jolly et Martin Rey. Loin de vouloir dresser une typologie des métiers dans la France contemporaine, ses auteurs cherchent d’abord à comprendre les vulnérabilités auxquelles sont exposées les différentes catégories de travailleurs, à la fois sur le plan sanitaire et économique. A cet égard, ils distinguent cinq groupes :

  • Les vulnérables de toujours. Précaires avant l’arrivée du coronavirus, souvent masculins, ces quelque 4 millions de travailleurs risquent de l’être encore davantage lorsque débutera la phase purement économique de la crise.
  • Les nouveaux vulnérables. Présents dans des secteurs où le contact avec le public est indispensable (tourisme, transport de passagers, restauration, spectacle), leur activité a subi un coup d’arrêt brutal. On parle d’un peu de plus de 4 millions de travailleurs à l’avenir incertain, faute de visibilité sur les conditions de reprise dans un monde soumis à un risque sanitaire élevé.
  • Les fameux « indispensables » (santé, éducation, alimentaire, régalien). Ils représentent le plus gros « contingent » : 10 millions de personnes, parmi lesquelles de nombreuses femmes, moins fragiles économiquement mais soumises ces derniers mois à une intensification du travail et à un risque sanitaire plus élevé.
  • Les télétravailleurs, quelque 4 millions de personnes là aussi, dont une grosse proportion de cadres. Les risques, chez eux, sont d’abord d’ordre psychologique, avec un développement de l’hyperconnectivité et le brouillage des frontières entre vie privée et vie professionnelle.
  • Enfin, 4 millions de professions intermédiaires et travailleurs qualifiés, dont beaucoup ont été mis au chômage partiel. Leurs perspectives d’adaptation à un monde où les contacts physiques seraient durablement limités demeurent incertaines.

Un tableau qui invite à un traitement différencié des risques 

L’intérêt de cette grille de lecture, c’est qu’elle évite toute forme de manichéisme. En mettant à part les victimes, les malades et leurs proches, tout le monde aura souffert de la crise du coronavirus. Mais il serait abusif de dire que certains ont souffert plus que d’autres.

Comme l’écrivent les auteurs, « entre ceux qui vivent le confinement comme un léger désagrément et ceux qui cumulent toutes les facettes des vulnérabilités les plus intenses, la réalité a souvent plus de nuances. D’aucuns sont peu vulnérables au risque de perte d’emploi mais très exposés à des conditions de vie ou de travail difficiles. Certains sont fragilisés dans leur sphère privée mais limitent leur exposition au risque économique. D’autres professions enfin sont en risque de perte d’emploi mais leurs conditions de vie sont plus favorables. » En conclusion, ils appellent les pouvoirs publics à envisager un traitement différencié des risques, en fonction des publics.

Une oeuvre de dévoilement et de complexification utile, alors que la crise économique qui s’annonce pourrait être propice aux discours érigeant certaines catégories en victimes absolues, et d’autres en profiteurs ou en coupables.

Eric Fougerolles est un journaliste spécialisé dans le domaine de l’économie et de l’Europe. Diplômé de Sciences Po et en Droit communautaire, il travaille depuis une quinzaine d’années pour divers médias européens. Il est rédacteur pour Confluences.

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