Déchets radioactifs : où en est-on réellement ?

Déchets radioactifs : où en est-on réellement ?

Après la déconstruction des idées reçues sur le « gaz naturel » et une lecture critique du « plan de sortie de crise » de plusieurs ONG, Jean-François Moreau, notre spécialiste énergie, s’intéresse désormais, pour Confluences, aux déchets radioactifs et tente de nous éclairer sur ces questions hautement complexes.

 

Les déchets nucléaires, combien de divisions ?

 

Face au plafond de verre de l’acceptabilité sociale du nucléaire par les populations, les déchets radioactifs sont au centre des enjeux. Selon le dernier baromètre BVA pour Orano, c’est même le principal argument contre l’énergie nucléaire pour 56 % des sondés, devant les risques d’accidents pour 52 %.

« L’industrie du nucléaire français a produit plus de 1,46 million de m3 de déchets radioactifs » s’exclame Nicolas Meyrieux, un jeune youtubeur français écologiste et antinucléaire, dans une vidéo publiée en 2016. Dans son dernier inventaire national des matières et déchets radioactifs, daté de 2018, l’ANDRA considérait que le volume global de déchets radioactifs déjà stockés ou destinés à être pris en charge représentait un volume de 1,64 million de m3.

Pourtant, les déchets issus de l’industrie nucléaire ne représentent pas la totalité des déchets radioactifs. Ils ne constituent « que » 59,8 % du volume global des déchets stockés ou ayant vocation à l’être, devant le secteur de la recherche pour 27,3 %, des armées pour 9 %, de l’industrie non-électronucléaire pour 3,4 %, et du médical pour 0,7 %. L’industrie nucléaire est donc, certes, le plus gros émetteur de déchets radioactifs. Mais il est loin d’être le seul !

 

Les déchets nucléaires sont-ils dangereux ?

 

Tout dépend de quelle manière on définit le niveau de « dangerosité ». Et surtout, comment les populations sont protégées de ces déchets. En effet, les déchets nucléaires sont classés en six grandes catégories, définies à partir de deux facteurs :

– leur radioactivité, calculée à partir d’une unité de mesure précise, le nombre de becquerels par gramme,

– leur durée de vie, allant de quelques heures à des milliers d’années. Un déchet nucléaire finit toujours par perdre sa radioactivité

La grande majorité des déchets sont constitués par des déchets de très faible activité, qui représentent 31,3 % du volume de déchets radioactifs et les déchets de faible et moyenne activité à vie courte, qui constituent 59,6 % du stock global. Les premiers sont issus, globalement des opérations de démantèlement des installations nucléaires, notamment les centrales, et prennent la forme de gravats ou encore de déchets métalliques. Ils ne représentent pas de danger significatif pour la santé humaine et l’environnement. Les seconds ont un niveau de radioactivité compris entre quelques centaines et un million de Bq/g, une période radioactive inférieure à 31 ans et ne représentent plus aucun risque radiologique pour l’homme et l’environnement au bout de 300 ans. Ces deux types de déchets sont stockés en surface, dans des centres industriels de regroupement, d’entreposage et de stockage et représentent 91 % du stock global de déchets. De gros volumes certes, mais qui, en becquerels par gramme, demeurent relativement inoffensifs. « 70 % (du volume total) de ces déchets sont stockés. Le reste est localisé sur les sites des producteurs de ces déchets » explique-t-on du côté de l’ANDRA, qui précise que leur «  niveau de dangerosité est jugé relativement faible ». Il y’a quelques mois, l’ANDRA et le gouvernement ont même, dans leur Plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs, ouvert la voie à la valorisation de certains déchets radioactifs métalliques  et à leur recyclage.

 

Oui, mais les « vraiment dangereux » ?

 

Ce que le grand public a, le plus souvent, à l’esprit quand on lui parle de déchets nucléaires, sont les déchets de haute intensité. Pour faire simple, ils sont contenus dans le combustible nucléaire usé (4% du total, le reste est recyclable) et sont, logiquement, hautement radioactifs. Ils ne représentent que 0,2 % du volume global, mais… 94,9 % de la radioactivité globale de l’ensemble des déchets radioactifs. Comme les radionucléides inclus dans ces déchets ont une vie très longue, ils vont rester hautement radioactifs pendant des milliers d’années, tout en perdant considérablement de leur activité à travers les siècles.

En termes de volume, nous parlons d’environ 3 900 m3 de déchets de haute activité. À titre de comparaison, une piscine olympique homologuée par la Fédération internationale de natation, de 3 mètres de profondeur, a un volume de 3 750 m3. Un twittos s’est même amusé à incorporer la totalité des déchets de haute activité dans le port de Marseille, pour en relativiser le volume.

Notons aussi que deux autres types de déchets radioactifs existent. Les deux ont une durée de vie longue et sont de moyenne ou faible activité, pour 2,9 % et 5,9 % du volume global. Peu ou modérément dangereux, ils devraient faire l’objet d’un stockage à faible profondeur ou d’un stockage géologique profond, comme les déchets de haute activité. Ils représentent, là encore, des volumes assez limités, quoique beaucoup plus conséquents que les déchets de haute activité.

 

Les industriels les enterrent et les jettent à la benne !

 

Non.

Loin de la montagne d’ordures toxiques prête à s’effondrer et s’épancher dans les écosystèmes, le processus du stockage géologique profond est particulièrement encadré. Revenons à notre youtubeur. Il nous décrit une « mégapoubelle » nucléaire dans « 300 kilomètres de galeries, creusées à 500 mètres sous terre pendant plus de 100 000 ans ». Cette « mégapoubelle » est, en réalité, le projet CIGEO de Bure, destinée à accueillir les déchets à haute activité et à moyenne activité à vie longue. Comment sont traités ces déchets ? D’abord incorporés dans du verre, ils sont ensuite conditionnés dans des conteneurs en acier inoxydable, selon les informations fournies par l’ANDRA. À terme, la capacité maximale du site devrait être de 10 000 m3 de déchets de haute activité à vie longue et 73 500 m3 de déchets de moyenne activité à vie longue.

Un stockage hermétique à tout jamais ? Non, selon Christian Simon, enseignant-chercheur à la Sorbonne : « Le but n’est pas de créer un coffre étanche. L’idée est que les radioéléments finiront par sortir. Mais on sait en combien de temps. Ce temps est très long et suffit pour garantir l’innocuité des radioéléments pour l’environnement biologique dont ils doivent être absolument isolés jusqu’à la décroissance de leur radioactivité ». En effet, face à une telle durée, impossible de garantir une surveillance continue par des humains. Qui sait ce qui pourrait arriver à nos civilisations dans cent, mille ou cent mille ans…

“L’idée est que les radioéléments finiront par sortir. Mais on sait en combien de temps”. Christian Simon, enseignant-chercheur à la Sorbonne.

Bref, comme certains l’affirment, il ne s’agit pas de « les cacher aux yeux du grand public pour faire oublier la dangerosité du nucléaire », mais plus simplement de les rendre inoffensifs pour l’homme et son environnement. Quant au choix du stockage profond en milieu argileux, il est lié aux conclusions de recherches approfondies, d’un débat parlementaire et de plusieurs sessions de débats publics. Pour rappel, la loi Bataille du 30 décembre 1991, définissait trois axes de recherche pour le stockage des déchets radioactifs : la séparation et transmutation, l’entreposage en surface et … le stockage profond. L’heureux élu.

 

Et les générations futures ?

 

C’est sûrement l’un des points les plus sensibles du stockage géologique profond. Comment prévenir les générations futures qui peut-être n’auront pas la même langue, la même culture, la même perception des signes, de ne surtout pas creuser ? Comment signifier la dangerosité à des terriens qui, dans 100 000 ans, seront sans doute bien différents ?

“Pour répondre à la demande sociale, nous devons aller au-delà et nous interroger sur une mémoire multimillénaire”. Patrick Charton (ANDRA) pour Slate.

Pour le moment, plusieurs projets sont à l’étude, souvent portés par des artistes, des sociologues ou encore des linguistes. Aucun projet, pour le moment, n’a encore été validé. D’une forêt bleue génétiquement modifiée à des pics menaçants, chaque projet souffre de critiques et de failles. Transmettre la mémoire du nucléaire est, sans doute, le principal défi à relever. Slate y a d’ailleurs consacré un très bel article, dans lequel les différentes pistes sont explorées…

Ingénieur de formation, Jean-François Moreau est un journaliste spécialisé dans les domaines de la transition énergétique et de l’efficacité énergétique des bâtiments. Il collabore avec les magazines spécialisés Filière 3E et Le Moniteur. Il dispense également des formations « RGE » aux entreprises du bâtiment. Dans un passé plus lointain, il a mené des projets sur les process et la logistique pour Ciments Calcia (Italcementi).

2 commentaires

  1. Avatar
    guillaume cochardRépondre

    Bonjour et merci pour votre article très pédagogique !

    Précision pour le lecteur sur le dernier paragraphe : il ne faut pas penser que la sûreté long terme du stockage géologique repose sur notre capacité à en préserver la mémoire. Cigéo est conçu pour rester sûr même s’il est oublié ou que nos civilisations s’éteignent. Néanmoins, nous travaillons en effet à transmettre la mémoire du stockage dans de bonnes conditions, à des échelles de temps importantes, notamment pour des raisons de responsabilité vis à vis des générations futures et réglementaires (demande de l’ASN dans le cas de scénarios d’intrusions à cinq siècles pour Cigéo par exemple).

  2. Avatar
    GUERITTE michelRépondre

    Déclarer :
    – que les radioéléments finiront par sortir
    – que l’on sait dans combien de temps
    – que ce temps est très long et suffit pour garantir l’innocuité des radioéléments pour l’environnement biologique
    est une hypothèse, un modèle mathématique non validé, donc une escroquerie.

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