Veolia — Suez : le projet de fusion irrite

Veolia — Suez : le projet de fusion irrite

Près de 330 ans d’existence et de croissance à deux pour construire ce qui s’appelle encore aujourd’hui « l’école française de l’eau », une performance unique au monde. Un fleuron national, comme peuvent l’être le TGV, le secteur militaro-industriel, le nucléaire ou encore l’aérien. Pourtant, ce secteur, structuré autour des deux géants Veolia et Suez, respectivement numéros 1 et 2 mondiaux, pourrait connaître un revirement historique majeur. Car le premier souhaite, à tout prix, absorber le second.

Antoine Frérot, PDG de Veolia, n’est pas un habitué des médias, étant plus volontiers enclin à la gestion méticuleuse de ses dossiers dans l’ombre d’un bureau qu’il quitte finalement assez peu. Mais, depuis une trentaine de jours, il mène une blitzkrieg acharnée, rompant avec le temps de la réflexion, de la consultation des parties prenantes et de l’écoute des différents intérêts, pour tenter de racheter à Engie sa participation dans Suez. Une méthode peu coutumière dans le monde des affaires où les plus grandes transactions prennent a minima des mois, depuis la première diligence raisonnable jusqu’à la conclusion effective du deal.

Dans la presse, les opposants à la fusion haussent le ton

 

Les manœuvres d’approche sont, on peut le dire, inamicales. Surtout, de nombreux experts et analystes doutent de la pertinence d’une telle fusion. « Les pouvoirs publics sont d’indécrottables amoureux du champion national », s’exclame Philippe Escande, éditorialiste économique au Monde, qui dénonce ironiquement le soutien originel du gouvernement à ce projet. « On veut tuer le peu de concurrence qui existe » abonde Nicolas Lecaussin, directeur de l’Institut de recherches économiques et fiscales, dans les pages du très libéral magazine l’Opinion. De l’autre côté du spectre médiatique, un représentant syndical d’Engie, dénonce dans l’Humanité la supposée casse des missions de service public, prétendant même que « le démantèlement d’Engie est en jeu ». Pour la France Insoumise, cette fusion augure « un grand danger sur l’eau ». Le 10 septembre, 19 députés Les Républicains signent une tribune commune sous le titre révélateur « Non au rapprochement Veolia/Suez ». « Une mauvaise idée » estime Hervé Guyader, président du Comité français pour le droit du commerce international, dans les pages des Échos. « Une fusion inutile et dangereuse » écrit Elie Cohen, économiste. Un mariage qui n’a « aucune chance d’être fructueux » lit-on du côté de Laurent Cappelletti, professeur au CNAM, toujours dans les Échos. Chez Marianne, on craint des hausses sur les factures d’eau, fragilisant nos compatriotes les plus précaires. « Intensifiez la concurrence pour devenir plus forts » supplie Sébastien Liarte, professeur des universités, dans La Tribune.

Rarement la perspective d’une fusion avait autant excité les experts, universitaires et éditorialistes et généré une telle hostilité au sein de la presse hexagonale. Chez Suez, syndicats comme direction générale, font front commun contre ce projet de fusion. Même Gérard Mestrallet, Président d’honneur d’Engie et de Suez, est sorti de réserve : « Suez doit rester indépendant ! » s’écrit-il dans les pages du Figaro.

 

Is Bigger really Better?

 

Tout le narratif proposé Veolia repose sur la construction d’un champion international de l’environnement, capable d’agir sur des segments aussi vastes, stratégiques et localisés que la gestion de l’eau ou le traitement des déchets. Par exemple, la nouvelle structure permettrait de « doubler de tailler en Amérique du Sud et en Australie, tout en renforçant significativement ses positions en Amérique du Nord et en Asie », selon la communication officielle de Veolia. Surtout, le groupe souhaite se doter d’une ossature suffisamment puissante pour concurrencer un éventuel champion chinois de l’environnement. « Veolia n’a en rien montré que ce projet répondait à cette menace », précise Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS.

Mais ce n’est pas tout. Nicolas Mazzuchi, chargé de recherches à la Fondation pour la Recherche Stratégique, estime que « la possibilité de réaction des autorités communautaires » constitue un risque important. Celles-ci pourraient n’autoriser la fusion qu’au prix de nombreuses cessions d’actions pour « éviter la situation tant redoutée de (quasi) monopole ». Le premier ennemi de la fusion pourrait donc bien être… Bruxelles, qui serait en droit d’exiger le démantèlement partiel de la structure avant de l’autoriser.

Elie Cohen, économiste, prévoit aussi « la perte de clients soit du fait d’une décision des régulateurs, soit parce que des clients qui avaient choisi Suez contre Veolia ne voudront pas retomber dans les bras de Veolia ». En effet, chaque pays possède sa propre autorité de la concurrence et une telle concentration pourrait les exclure de facto d’un marché pour cause de non-respect des réglementations antitrusts. Préparé dans la précipitation, ce projet ne semble pas avoir étudié les spécificités juridiques et réglementaires locales qui pourraient, sur bien des marchés, être fatales aux contrats existants.

 

En France, inquiétudes sur la future gestion de l’eau par la nouvelle entité

 

D’autant que Veolia n’est pas dans une situation si enviable. Le cours de bourse stagne depuis une dizaine d’années, après l’effondrement subi en 2007. Aujourd’hui à environ 18,5 euros, il est au même niveau qu’en avril 2015. Si la dette, selon son Président, reste à des niveaux parfaitement soutenables, elle dépasse cependant les 10 milliards d’euros. Et devrait logiquement s’aggraver si le rêve de la fusion devenait réalité.

Et les récentes élections municipales pourraient ne pas arranger les affaires de Veolia. Certaines grandes municipalités, comme Bordeaux, Montpellier ou Lyon, sont passées aux mains de listes écologistes ou d’union de la gauche, potentiellement tentées de renoncer à la sous-traitance de leur gestion de l’eau pour, sur le modèle parisien, y préférer la régie publique. Un mode de gestion très en vogue et porté par la réussite de la Capitale. Le SEDIF, syndicat des eaux d’Ile-de-France et traditionnelle chasse gardée de Veolia, voit une partie de ses communes quitter la structure pour développer leur propre régie publique. Un désaveu pour l’un des contrats qui demeure le plus stratégique du groupe.

En France, la cession des activités « eau » de Suez à Meridiam inquiète les collectivités, qui craignent que les équipes réduites du groupe de Thierry Déau et son absence d’expertise dans le domaine impactent la qualité du service. De même, rien n’indique que Meridiam soit en capacité de tenir les promesses contractuelles forgées entre Suez et ses collectivités clientes. Rien, non plus, ne garantit le gel du tarif de l’eau, malgré la promesse initiale de Veolia. « J’ai besoin d’un partenaire fiable et fort et je dois avoir la liberté de choix en ayant plusieurs opérateurs possibles » résume François Durovray, président du conseil département de l’Essonne qui, à l’annonce de la fusion, hausse le ton.

Même les pouvoirs publics, d’abord très enthousiastes à l’idée de la fusion, ont désormais adouci leur position, notamment du côté du Premier ministre, Jean Castex. « Il s’est fait rouler dans la farine par Antoine Frérot, le PDG de Veolia, qui lui a présenté cette offre comme amicale », confie un grand dirigeant du privé, resté anonyme.

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