La politique de rénovation énergétique du gouvernement favorisera-t-elle Saint-Gobain ?

La politique de rénovation énergétique du gouvernement favorisera-t-elle Saint-Gobain ?

En matière de rénovation énergétique, l’État a voulu mettre les grands moyens, lui consacrant pas moins de 7 milliards d’euros. L’enjeu : accélérer la transition énergétique en vue de l’échéance cruciale de 2050 et lutter dans le même temps contre la précarité énergétique. Pour ce faire, le gouvernement a nommé Saint-Gobain à la tête d’une task force sur la rénovation du bâtiment. Une stratégie qui interpelle et pose la question de l’impartialité de l’État vis à vis des intérêts privés.

La nouvelle a provoqué un tonnerre de réactions. Début juillet 2020, Emmanuelle Wargon, alors secrétaire d’État à la transition écologique du gouvernement d’Edouard Philippe, proposait à Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain depuis 2010, de prendre la tête du pilotage de la task force sur la rénovation du bâtiment. La future ministre déléguée auprès de la ministre de la Transition écologique, chargée du logement, affirmait alors vouloir prendre des mesures concrètes dans le cadre de l’élaboration d’un plan de relance énergétique. 

Manque d’impartialité de l’État ?

Une consultation classique. À ceci près que ni les PME/TPE, qui représentent l’écrasante majorité du secteur du bâtiment, ni les associations et ONG n’ont été conviées à la table des réflexions. Danyel Dubreuil, coordinateur du collectif Rénovons, a fait part de son mécontentement dans les colonnes du Monde, regrettant qu’il ait « fallu frapper à la porte et qu’on nous introduise pour être auditionnés ». Le leadership d’un des chantiers majeurs de la lutte contre le réchauffement climatique a donc été confié à une entreprise privée, accessoirement leader mondial de l’isolation. Une preuve flagrante du manque d’impartialité de l’État ? A tout le moins, « une conception bien particulière et choquante de l’action publique […], car on ne peut pas demander à une entreprise cotée d’ignorer son compte de résultat et ses actionnaires et en cela, ce n’est pas lui faire un procès d’intention.» fait valoir l’éditorialiste Marc Dugain dans un billet cinglant. Et de souligner le nécessaire devoir d’impartialité et d’indépendance de l’État quant aux intérêts privés. Pour Antoine Vauchez, directeur de recherche au CNRS, la composition des groupes de travail “renseigne sur les personnes par lesquelles l’Etat accepte d’être influencé”. 

Alors que le patron de Saint-Gobain déclarait récemment être confiant pour l’avenir, le rôle confié à l’industriel lui confèrera-t-il un avantage concurrentiel pour vendre ses produits isolants à base de laine de verre, renforçant de fait sa position sur le marché ? Par l’intermédiaire de sa marque Isover, l’entreprise, leader mondial de l’isolation, commercialise en effet principalement des produits isolants composés de laines minérales (roche et verre) ou de mousse (polyuréthane, polystyrène). 

Des rénovations efficaces ?

La laine de verre d’origine minérale est largement répandue en France, notamment en raison de son excellent rapport qualité-prix. Elle pâtit en revanche d’une certaine difficulté à être recyclée et son procédé de fabrication mobiliserait trois à huit fois plus d’énergie que ceux des isolants biosourcés. La qualité de ses propriétés isolantes fait aussi largement débat. Certaines expertises menées dans le cadre d’une enquête judiciaire ont mis en évidence un différentiel de performance allant jusqu’à 75% en conditions réelles, par rapport aux performances attendues sur le papier. 

Autant de facteurs qui conduisent certains professionnels de la construction à s’interroger sur la nature des rénovations qui seront promues dans le cadre de la stratégie gouvernementale. Et à faire valoir l’intérêt d’autres produits d’isolation innovants, comme les isolants réflecteurs ou encore les isolants biosourcés. L’empressement à rénover beaucoup, et vite, permettra-t-il d’être au rendez-vous des enjeux climatiques ? Une question soulevée par Patrick Nossent, président de Certivéa, qui plaide pour l’instauration urgente de mesures permettant de mesurer l’efficacité des rénovations menées : « Une ambition aussi importante appelle toutefois à déployer dès aujourd’hui des moyens pour piloter sa gestion budgétaire mais aussi pour s’assurer que toutes les actions de rénovation qui bénéficieront de ce financement répondront effectivement aux enjeux d’efficacité énergétique, de décarbonation et d’adaptation aux changements climatiques. ». D’après une enquête publiée par l’ADEME en 2018, 75% des travaux de rénovation énergétique réalisés en maison individuelle n’étaient pas efficaces. 

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