Reconfinement : le gouvernement dans les affres de l’entre-deux

Reconfinement : le gouvernement dans les affres de l’entre-deux

Confinement, épisode 2. Face à la recrudescence du virus, l’Etat aurait pu choisir de reconduire l’expérience du printemps dernier en congelant l’activité sociale pour plusieurs semaines. Il a opté pour un entre-deux délicat, ménageant à la fois l’impératif sanitaire et la nécessité de maintenir le pays à flot. Un chemin de crête qui l’expose à des attaques des deux côtés : ceux qui placent la santé au-dessus de tout, et ceux qui estiment qu’on ne doit pas laisser l’économie s’effondrer.

A peine ce confinement adapté est-il entré en vigueur que se sont exprimés doutes et contestations. Trois zones de flou se sont fait jour, qui ont alimenté les débats du week-end et seront au coeur de la réussite (ou de l’échec) de cette expérience inédite : flou sur l’école, flou sur le télétravail, flou sur les commerces et biens essentiels.

D’abord l’école. La différence avec le confinement du printemps, c’est qu’elle reste ouverte. Douze millions d’élèves effectuent aujourd’hui une rentrée lourde d’interrogations. En l’absence de consensus scientifique, personne n’est capable de répondre à ces questions : les écoles peuvent-elles ou non être considérées comme des foyers de contagion ? Quel est le risque pour les enfants de se contaminer entre eux, pour ensuite contaminer leurs foyer ? Le gouvernement a choisi d’être rassurant, en tablant sur des mesures de protection renforcées.

Derrière l’impératif éducatif (légitime) mis en avant par les pouvoirs publics, il y a ce non-dit que tout le monde a compris : pour que les parents puissent continuer à travailler de manière convenable, il est nécessaire que leurs enfants soient pris en charge. C’est la clé de voute de ce périlleux « en même temps », l’élément essentiel pour que l’activité économique puisse se poursuivre à peu près normalement.

Un reconfinement allégé à la merci de ses zones de flou

On en arrive à la deuxième zone de flou : le télétravail. Que signifie l’invitation du gouvernement à le mettre en oeuvre « partout où cela est possible » ? Dès l’annonce du reconfinement, les questions ont afflué auprès des services RH des entreprises, débouchant sur un casse-tête d’échelle nationale. Cas typique : le salarié s’estime parfaitement fondé à poursuivre son activité depuis son domicile, mais son employeur refuse.

Depuis quelques jours, la ministre du Travail Elisabeth Borne s’échine à répéter sur tous les plateaux que « le télétravail n’est pas facultatif ». Le problème c’est qu’elle ne peut forcer personne. Tout ce que peut faire le gouvernement, c’est inviter les employeurs à jouer le jeu et renvoyer les travailleurs qui s’estiment mis en danger… à saisir l’Inspection du travail. Un nouveau facteur d’incertitude qui risque de se traduire par des situations conflictuelles.

Troisième zone de flou : le champ des activités économiques autorisées. En reconfinant, le gouvernent a édicté une liste des « commerces essentiels » qui exclut une partie des commerces dits de proximité : coiffeurs, fleuristes, libraires… C’est de cette décision qu’est né le premier imbroglio de ce reconfinement. Plusieurs petits commerçants jugent inadmissible que les produits qu’on leur interdit de vendre soient disponibles en grande surface. Partout en France, des élus locaux ont apporté leurs soutien à leurs revendications, enfonçant un coin dans l’unité politique nécessaire à l’acceptabilité de ce nouveau confinement.

Pour éteindre ce début d’incendie, le gouvernement s’est résolu à cette mesure qu’on pourra juger kafkaïenne : interdire aux grandes surfaces de commercialiser les biens jugés « non essentiels », au nom de l’équité. Ce qui revient à franchir un nouveau cran dans l’engrenage vertigineux consistant, pour l’administration, à décider de ce qui est essentiel et de ce qui ne l’est pas. Sans compter que la mesure profitera en premier lieu à un certain géant américain du e-commerce…

La situation sanitaire, futur juge de paix ?

La machine à polémiques est lancée. Dans les jours qui viennent, les médias ne manqueront pas de se faire l’écho des absurdités, des dérapages et des mécontentements, créant autour de ce reconfinement un sentiment d’anarchie et de désagrégation, là où les pouvoirs publics appellent à l’unité et à la responsabilité pour casser l’épidémie.

C’est le problème de l’entre-deux : tout ce qui peut passer pour une injustice ou une absurdité sera exploité par les citoyens qui estiment en souffrir au premier chef. En particulier quand ils se sentent insuffisamment protégés par les filets de sécurité mis en place. Rappelons toutefois que, d’après les sondages, l’opinion soutient majoritairement la stratégie mise en place (un peu plus des deux tiers des Français y seraient favorables, soit tout de même moins qu’au printemps).

A ce stade, deux scénarios sont possibles : soit ce reconfinement aménagé produit des effets rapides sur la  trajectoire épidémique et des assouplissements seront autorisés, permettant au gouvernement de sortir par le haut de cette zone de flou en relâchant la pression sur l’activité. Soit le nombre de malades explose, jusqu’à atteindre des proportions dramatiques dans les hôpitaux, et la tentation sera grande de réduire le champ des activités socio-économiques autorisées au nom des impératifs sanitaires. Les projections, hélas, semblent donner plus de consistance à la deuxième tendance.

Eric Fougerolles est un journaliste spécialisé dans le domaine de l’économie et de l’Europe. Diplômé de Sciences Po et en Droit communautaire, il travaille depuis une quinzaine d’années pour divers médias européens. Il est rédacteur pour Confluences.

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