Le Nutriscore divise l’Europe 

Le Nutriscore divise l’Europe 

Quel avenir pour l’étiquetage alimentaire Nutriscore après la présidence allemande du Conseil de l’Union européenne ?

Le mardi 15 décembre se tiendra la dernière réunion du Conseil « Agriculture et pêche » du conseil de l’Union européenne sous présidence allemande, celle-ci s’achevant le 31 décembre. Sur les questions relatives à l’agriculture, les ministres des 27 Etats membres prévoient de parvenir à un accord et d’adopter des conclusions sur l’étiquetage nutritionnel apposé sur la face avant des emballages, les profils nutritionnels et l’étiquetage de l’origine. Or, cette question de l’étiquetage nutritionnel divise l’Union depuis plusieurs mois, et un accord portant sur un étiquetage unique pan-européen semble difficile à atteindre.

Le Nutriscore sème la zizanie en Europe

Lorsque l’Allemagne a pris les rênes de la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne le 1er juillet 2020, sa ministre de l’Agriculture Julia Klöckner avait affirmé que l’étiquetage nutritionnel serait une des priorités de Berlin pour le semestre. L’Allemagne défend le système d’étiquetage Nutriscore – également promu par la France – qui classe les aliments sur une échelle allant de A à E avec un code couleur allant du vert au rouge. Une forte teneur en protéines, en fruits en en fibres augmente la note, tandis que la présence – entre autres – de sucres ou de graisses saturées la fera baisser. Le problème est que Nutriscore donne des informations « brutes » sur les aliments, sans tenir compte de la quantité que le consommateur est censé en ingérer. Certains aliments classés D consommés en petite quantité seront ainsi moins nocifs pour la santé que des aliments classés B consommés en grande quantité. Ce système désavantage la gastronomie méditerranéenne – traditionnellement riche en huile d’olive ou en fromages – y compris le « régime crétois » aux vertus pourtant mondialement reconnues.

Des limites et des faiblesses qui provoquent les réticences de nombreux pays européens, dont certain comme l’Italie, défendent d’autre modes de calculs et d’étiquetage alimentaire, avec son propre modèle du « Nutrinform », prétendument plus juste et équilibré selon Rome. Le 21 septembre dernier, lors d’une réunion des ministres de l’Agriculture et de la Pêche des Vingt-Sept, la ministre italienne de l’Agriculture, Teresa Bellanova, est d’ailleurs montée au créneau en présentant au Conseil un document opposé au système Nutriscore, recevant le soutien de la République tchèque, de la Grèce, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Lettonie et de Chypre.

Des arguments face auxquels le camp pro-Nutriscore a fait la sourde oreille, à tel point que, le 4 décembre, la ministre Bellanova a annoncé que « l’Italie ne poursuivra pas les négociations européennes pour un texte de conclusions du Conseil AgriPêche portant sur l’étiquetage des denrées alimentaires ». Elle déplore que sa demande de travailler sur un « éventuel système d’étiquetage nutritionnel transparent, capable d’aider les consommateurs à prendre des décisions éclairées au moyen d’informations factuelles sur les éléments nutritionnels d’un produit alimentaire » n’ait pas été prise en compte.

Le couple franco-allemand contre le reste de l’Europe ?

L’Allemagne a donc – en vain – pesé de tout son poids pour l’adoption du Nutriscore lors de sa présidence du Conseil, mais la présidence du Portugal à partir du 1er janvier 2021 pourrait renvoyer cette réforme aux calendes grecques. De nombreux pays ont en effet apporté leur soutien aux Italiens dans leur opposition, et n’hésitent pas à l’exprimer publiquement.

C’est par exemple le cas de la Grèce et de la Roumanie, signataires du document présenté par Teresa Bellanova. Pour Makis Voridis, ministre grec de l’agriculture, « l’étiquetage des aliments devrait être basé sur un système neutre […] qui n’évaluera pas la valeur nutritionnelle globale d’un aliment », tandis que pour son homologue roumain Adrian Oros « [l’] étiquette Nutrinform serait plus appropriée, étant donné qu’elle ne désavantage pas certains aliments naturels ». Celui-ci a par ailleurs déclaré que la Roumanie n’avait pas encore décidé du système d’étiquetage qu’elle allait mettre en place, bien que sa position soit « similaire » à celle de l’Italie.

Signe que la problématique de l’étiquetage alimentaire dépasse les considérations économiques, un pays loin d’être réputé pour sa production d’huile d’olive comme la République tchèque a également exprimé sa réprobation du système Nutriscore. « Ce système d’étiquetage pourrait discriminer les aliments de qualité, […] ceux qui ont les propriétés et la composition spécifiées par la loi », a déclaré un communiqué du ministère de l’agriculture tchèque, dans lequel l’équipe du ministre Miroslav Toman précisé que « [ce système] ne tient pas compte de la consommation quotidienne, ce qui signifie que l’huile d’olive ne sera pas classée par Nutriscore comme un aliment vraiment sain ».

Au-delà de ces signataires du document italien, d’autres pays européens ont également critiqué Nutriscore ; tels que l’Espagne à travers sa ministre de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche et du développement durable, Carmen Crespo. Apportant son soutien aux producteurs d’huile d’olive, celle-ci a fait part de son inquiétude quant à l’adoption d’un système qui ne « prendrait pas en compte les apports importants de l’huile d’olive, et surtout de l’huile extra vierge, du point de vue de la santé ». Celle-ci est notée C par Nutriscore, alors que la recherche reconnaît selon Carmen Crespo ses « grandes valeurs nutritionnelles, qui sont uniques », et ce grâce à des composants tels que l’acide oléique et linoléique, les polyphénols, les oméga 3, et une grande richesse en antioxydants et en vitamines – en particulier les vitamines E et K.

Le problème d’un étiquetage non-adapté aux spécifiés alimentaires locales a également été soulevé en Suède, représentée au Conseil par sa ministre des affaires rurales Jennie Nilsson. Dans un interview avec le magazine Food Navigator, Veronika Öhrvik, directrice du projet scandinave d’étiquetage Keyhole, a mis l’accent sur les caractéristiques spécifiques du régime alimentaire suédois – telles que la consommation de céréales complètes – qui sont prises en compte par le Keyhole, également utilisé en Norvège et au Danemark. Or, selon Veronika Öhrvik, « les produits [suédois] ont été développés au fil des ans selon les critères du logo [Keyhole] (…) Nous craignons que si nous ne pouvons plus utiliser notre logo, les producteurs de denrées alimentaires [consommées] en Suède ne soient plus incités à développer des produits avec des céréales complètes ». « Nous croyons davantage aux labels régionaux avec un terrain d’entente » a-t-elle ajouté.

La ministre allemande de l’Agriculture Julia Klöckner – qui occupe donc actuellement la présidence tournante du Conseil Agriculture et pêche – a quant à elle introduit officiellement le système Nutriscore dans son marché intérieur le mois dernier. Un choix surprenant, pour celle qui y était encore ouvertement hostile il y a encore quelques mois, en évoquant en partie les mêmes critiques mises en avant par les États membres actuellement coalisés contre Nutriscore.

Dossier explosif suscitant des tensions croissantes entre les États-membres et au sein de ceux-ci entre les autorités et les producteurs, le sujet de l’étiquetage alimentaire pourrait bien rester en suspend en 2021.Un sujet complexe, contre lequel la présidence allemande du conseil de l’UE s’est trouvée démunie.

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